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Algèbre

La méthode de Newton pour ax³ + bx² + cx + d = 0

La méthode de Lagrange donne les racines par une formule exacte. Newton, un siècle plus tôt, a proposé autre chose : partir d'une valeur approchée et la corriger, encore et encore, en remplaçant la courbe par sa tangente. Pas de formule, pas de racine cubique, mais une précision qui double à chaque pas. Cinq planches pour voir la méthode travailler, puis pour voir quand elle se trompe.

L'idée en une phrase

Près d'un de ses points, une courbe ressemble beaucoup à sa tangente. Or on sait trouver exactement où une droite coupe l'axe horizontal. Newton remplace donc l'équation f(x) = 0, difficile, par l'équation de la tangente, facile, et recommence à partir du point obtenu.

xn+1 = xn − f(xn) / f′(xn),    avec   f(x) = ax³ + bx² + cx + d   et   f′(x) = 3ax² + 2bx + c

Le calcul de f et de f′ se fait par le schéma de Horner, ((ax + b)x + c)x + d : trois multiplications et trois additions, quel que soit x. L'exemple par défaut est celui de Newton lui-même, dans le De analysi de 1669 : y³ − 2y − 5 = 0.

Méthode de Lagrange (formule)Méthode de Newton (itération)
Ce qu'on obtientles trois racines d'un coup, exactes en principeune racine, de plus en plus précise
Ce qu'il faut savoir faireracines carrées et cubiques de nombres complexesadditions, multiplications, une division
Degré de l'équationjusqu'à 4 seulementn'importe lequel, et même des équations non polynomiales
Point faibleperte de chiffres dans certains casle choix du point de départ
1

Remplacer la courbe par sa tangente

L'idée : au point xn, on monte (ou on descend) jusqu'à la courbe, on trace la tangente, et l'on suit cette tangente jusqu'à l'axe. Le point d'arrivée est xn+1. Comme la tangente de pente f′(xn) doit descendre de f(xn) pour atteindre l'axe, il faut se déplacer de f(xn)/f′(xn).

L'expérience : choisissez l'équation et le point de départ x₀, puis avancez pas à pas. La loupe de droite suit le dernier point : à chaque pas il faut grossir davantage pour distinguer la courbe de sa tangente. Les écarts sont mesurés par rapport aux racines données par la formule exacte de Lagrange, calculée indépendamment.

Courbe y = f(x) en bleu ; segments verticaux en gris ; tangentes en rouge ; points x₀, x₁, … sur l'axe. Point vert : racine de la formule de Lagrange.
Loupe centrée sur le dernier itéré, avec son grossissement : la courbe (bleu) et la tangente du pas précédent (rouge) deviennent indiscernables.
1
0
−2
−5
4
Équation étudiée :
Pas effectués
—
Dernier itéré
—
Racine visée, par la formule de Lagrange
—
Écart à cette racine
—
À retenir. Chaque pas ne demande que f(x) et f′(x), c'est-à-dire des additions et des multiplications. La méthode ne connaît rien des formules de Cardan ou de Lagrange, et pourtant elle retrouve leurs racines à la précision de la machine en quelques pas.
2

Les décimales doublent à chaque pas

L'idée : si xn est à la distance en de la racine r, le pas suivant est à une distance proportionnelle au carré de en. Une erreur de 10⁻⁵ devient environ 10⁻¹⁰, puis 10⁻²⁰ : le nombre de décimales exactes double à chaque pas. On dit que la convergence est quadratique.

en+1 ≈ C · en²,    avec   C = |f″(r) / (2 f′(r))|

La machine ne garde que 16 chiffres, ce qui cache le phénomène au bout de trois ou quatre pas. Ici, les calculs sont faits en entiers de précision arbitraire (jusqu'à 300 décimales), et la racine de référence est obtenue par une méthode indépendante : la dichotomie, qui coupe l'intervalle en deux un millier de fois. L'expérience : itérez et regardez les chiffres verts, exacts, envahir le nombre.

Équation étudiée : —
Barres bleues : nombre de décimales exactes de xn, c'est-à-dire la partie entière de −log₁₀|xn − r|. Pointillé rouge : doublement à partir du premier pas mesuré. Plafond gris : la précision choisie.
2
Décimales exactes pas après pas
—
Rapport des deux derniers comptes
—
log₁₀(en+1/en²) mesuré à chaque pas, contre log₁₀ C
—
Référence (dichotomie)
—
À retenir. La constante C mesurée ne change pas d'un pas à l'autre et coïncide avec |f″(r)/(2f′(r))| : l'erreur est vraiment élevée au carré à chaque pas. C'est le reste de Taylor à l'ordre 2 qui travaille : la tangente se trompe de ½f″·e², ni plus ni moins.
3

Bien choisir le départ : la règle de Fourier

L'idée : la tangente n'est une bonne approximation que près de la racine. Partie d'un point où la courbe est presque horizontale, elle envoie l'itéré très loin, parfois vers une autre racine, parfois dans un cycle sans fin. Fourier (1818) donne une garantie : sur un intervalle [α, β] où f change de signe et où ni f′ ni f″ ne s'annulent, partir de l'extrémité où f et f″ ont le même signe assure une convergence monotone, sans jamais dépasser la racine.

L'expérience : placez α et β ; les trois conditions s'allument en vert ou en rouge. La bande du bas essaie 600 départs différents et colore chacun selon la racine atteinte : les zones de couleurs mêlées sont celles où le départ est dangereux. L'exemple x³ − 2x + 2 contient un piège : parti de 0, Newton tourne indéfiniment entre 0 et 1.

Équation étudiée : —
Bande orangée : l'intervalle [α, β]. Pointillés violets : zéros de f′ (sommets) et de f″ (inflexion). Tracé rouge : le chemin de Newton depuis le départ choisi.
Carte des départs : pour chaque x₀ de la fenêtre, couleur de la racine atteinte (gris : pas de convergence en 60 pas), hauteur proportionnelle au nombre de pas.
1,5
3
0
Départ utilisé
—
Résultat
—
Le chemin dépasse-t-il la racine ?
—
Contrôle : départs de [α, β] avec f·f″ > 0, convergence monotone
—
À retenir. Newton est redoutable près de la racine et imprévisible loin d'elle. En pratique, on encadre d'abord la racine par une méthode lente mais sûre (dichotomie), puis on laisse Newton finir le travail depuis la bonne extrémité.
4

La racine double : la vitesse s'effondre

L'idée : en une racine double, la courbe touche l'axe sans le traverser et f′(r) = 0. La tangente devient presque parallèle à l'axe, et chaque pas ne fait plus que la moitié du chemin : l'erreur est seulement divisée par 2, la convergence devient linéaire. Pour une racine de multiplicité m, elle est multipliée par (m − 1)/m. Si l'on connaît m, le remède est d'allonger le pas : xn+1 = xn − m f(xn)/f′(xn).

L'expérience : l'équation est (x − 1)(x − 1 − ε)(x + 2) = 0. Pour ε = 0, la racine 1 est double. Écartez un peu les deux racines et regardez la méthode hésiter entre les deux comportements.

La courbe près de x = 1, les itérés de Newton (bleu) et de Newton modifié avec m = 2 (orange).
log₁₀ de l'erreur à chaque pas : Newton (bleu), Newton modifié (orange). Pointillé gris : pente log₁₀(1/2), la division par 2.
0
2,5
Newton : rapport en+1/en mesuré
—
Pas pour atteindre 10⁻⁶ : Newton | modifié
—
Meilleure erreur atteinte : Newton | modifié
—
Racine atteinte par Newton
—
À retenir. Une racine double se heurte aussi à un plancher : près d'elle, f(x) est si petit que les erreurs d'arrondi (10⁻¹⁶) en noient la valeur. Newton s'arrête vers √10⁻¹⁶ = 10⁻⁸ ; la version modifiée gagne quelques chiffres mais n'atteint pas la précision d'une racine simple. Une racine double est mal déterminée par les coefficients eux-mêmes : c'est l'équation qui est fragile, pas seulement la méthode.
5

Newton dans le plan complexe

La même formule marche avec des nombres complexes. Elle permet alors d'atteindre les racines non réelles, mais elle révèle aussi un paysage inattendu, posé par Cayley en 1879 : quels départs mènent à quelle racine ? Trois onglets : ce paysage, la façon d'obtenir les trois racines, et la méthode telle que Newton l'a écrite.

Équation étudiée : —

L'idée : chaque point du plan est un départ possible. On le colore selon la racine vers laquelle Newton le conduit, et on l'éclaircit selon le nombre de pas. Les trois bassins d'attraction ne sont pas séparés par des lignes simples : leur frontière est une fractale. Mieux, tout point de la frontière touche les trois bassins à la fois, aussi fort que l'on zoome.

Bassins des trois racines (bleu, orange, vert ; noir : pas de convergence). Cercles blancs : les racines. Cliquez pour lancer Newton depuis un point : son chemin s'affiche en rouge.
×1
40
Part du cadre dans chaque bassin
—
Départs sans convergence
—
Racines atteintes contre formule de Lagrange
—
Points de frontière touchant les trois bassins
—
Dernier clic
—

L'idée : une fois une racine r trouvée par Newton, on divise le polynôme par (x − r) avec le schéma de Horner. Il reste un polynôme du second degré, dont les deux racines se calculent par la formule habituelle. C'est la déflation. Les racines obtenues héritent des erreurs de r, d'où une dernière étape : un ou deux pas de Newton sur l'équation d'origine pour les « polir ».

2
Racine réelle par Newton
—
Reste de la division (devrait être ≈ 0)
—
Deux autres racines (second degré)
—
Écart à Lagrange : avant | après polissage
—
Points bleus : les trois racines obtenues par Newton puis déflation. Anneaux verts : les racines de la formule de Lagrange.

L'idée : Newton ne parle pas de tangente. Pour y³ − 2y − 5 = 0, il pose y = 2 + p, développe, et obtient −1 + 10p + 6p² + p³ = 0. Comme p est petit, il néglige p² et p³ : 10p − 1 = 0, donc p ≈ 0,1. Il recommence avec p = 0,1 + q, puis q = −0,0054 + r. Garder seulement la partie linéaire d'un polynôme, c'est exactement remplacer la courbe par sa tangente : les deux méthodes donnent les mêmes corrections (à la troisième étape, Newton néglige en plus le terme q³, d'où un petit écart avec la tangente).

Courbe y³ − 2y − 5 grossie autour de l'étape choisie. Points : les valeurs successives de Newton (arrondies comme lui).
3
Valeur de Newton après trois corrections
—
Racine exacte (dichotomie)
—
Écart
—
Correction brute contre pas de la tangente
—
À retenir. Sur la droite réelle, un mauvais départ peut sembler une simple maladresse. Dans le plan complexe, on voit qu'il n'y a pas de frontière nette entre bons et mauvais départs : entre deux bassins s'intercale toujours le troisième. La méthode la plus rapide est aussi celle dont le comportement global est le plus compliqué.

Histoire et synthèse

1669Newton, De analysi : résolution de y³ − 2y − 5 = 0 par corrections successives, en ne gardant que la partie linéaire du polynôme décalé. Le texte circule en manuscrit ; Wallis en publie la méthode en 1685.
1690Raphson donne une version plus systématique, qui travaille toujours sur le polynôme d'origine au lieu de le recalculer à chaque étape : d'où le nom de méthode de Newton-Raphson.
1740Thomas Simpson l'écrit avec les fluxions (les dérivées), l'étend aux équations quelconques et aux systèmes de deux équations.
1818Fourier énonce la condition de départ qui garantit une convergence monotone.
1879Cayley pose le problème des bassins dans le plan complexe : résolu pour le second degré (deux demi-plans), il le déclare difficile pour le troisième.
1918-1919Julia et Fatou fondent la théorie de l'itération des fractions rationnelles, qui explique les frontières fractales.
années 1980Les ordinateurs permettent enfin de dessiner ces bassins ; ils deviennent l'une des images emblématiques des fractales.

La tangente

Remplacer la courbe par sa tangente ramène une équation difficile à une équation du premier degré. On recommence jusqu'à la précision voulue.

Le carré de l'erreur

Près d'une racine simple, l'erreur est élevée au carré à chaque pas : les décimales exactes doublent. Une racine double ramène à une simple division par 2.

Le départ

Loin de la racine, tout peut arriver : saut vers une autre racine, cycle, frontières fractales. On encadre d'abord, puis on laisse Newton conclure.

Pour aller plus loin

Pourquoi l'erreur est élevée au carré. Par la formule de Taylor, 0 = f(r) = f(xn) + f′(xn)(r − xn) + ½f″(ξ)(r − xn)². En divisant par f′(xn) et en réordonnant, on obtient r − xn+1 = −f″(ξ)/(2f′(xn)) · (r − xn)². C'est la constante C de la planche 2.

La même idée ailleurs. La méthode de Héron pour √A est la méthode de Newton appliquée à x² − A = 0. En dimension n, on remplace f′ par la matrice jacobienne et l'on résout un système linéaire à chaque pas. Les calculatrices et les bibliothèques numériques calculent ainsi racines carrées, inverses et bien d'autres fonctions.

Newton et Lagrange. La page sur la méthode de Lagrange pour la même équation donne les trois racines par une formule ; ici, la formule sert de juge. Les deux approches se complètent : la formule dit combien il y a de racines et où les chercher, Newton les calcule vite et précisément, et sert aussi à « polir » les racines d'une formule qui aurait perdu des chiffres.