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Algèbre

La méthode de Lagrange pour ax³ + bx² + cx + d = 0

Comment passer des quatre coefficients a, b, c, d aux trois racines, sans recette apprise par cœur : en fabriquant avec les racines deux nombres u et v dont les cubes obéissent à une simple équation du second degré. Cinq planches pour suivre la méthode étape par étape, sur l'équation de votre choix.

La méthode d'un coup d'œil

Lagrange (1770) ne cherche pas une astuce de calcul : il se demande quelles expressions des racines x₁, x₂, x₃ on peut calculer sans les connaître, à partir des seuls coefficients. Ce sont les expressions symétriques, celles qui ne changent pas quand on échange les racines. Tout le travail consiste à trouver des expressions presque symétriques, qui ne prennent que deux valeurs, pour remonter pas à pas jusqu'aux racines.

On note ω = −1/2 + i√3/2 une racine cubique de l'unité : ω³ = 1 et 1 + ω + ω² = 0. Multiplier un nombre complexe par ω le fait tourner de 120° autour de l'origine.

ÉtapeCe que l'on calculeFormulePlanche
1Les fonctions symétriques élémentaires (Viète)σ₁ = −b/a,  σ₂ = c/a,  σ₃ = −d/a1
2Les deux résolvantes de Lagrangeu = x₁ + ωx₂ + ω²x₃,  v = x₁ + ω²x₂ + ωx₃3
3Leur somme des cubes et leur produit, symétriquesu³ + v³ = 2σ₁³ − 9σ₁σ₂ + 27σ₃,  uv = σ₁² − 3σ₂3
4L'équation auxiliaire dont u³ et v³ sont racinesZ² − SZ + P = 0,  S = u³ + v³,  P = (uv)³4
5Une racine cubique, puis l'autre par le produitu = ∛Z₁,  v = (σ₁² − 3σ₂)/u5
6Les trois racinesx₁ = (σ₁ + u + v)/3,  x₂ = (σ₁ + ω²u + ωv)/3,  x₃ = (σ₁ + ωu + ω²v)/35

L'équation réglée dans la planche 1 est la même dans toute la page : chaque planche la reprend à l'étape suivante.

1

Ce que disent les coefficients

L'idée : si x₁, x₂, x₃ sont les racines, alors ax³ + bx² + cx + d = a(x − x₁)(x − x₂)(x − x₃). En développant et en identifiant, on obtient les relations de Viète : les coefficients ne donnent pas les racines une par une, mais trois combinaisons symétriques de ces racines.

σ₁ = x₁ + x₂ + x₃ = −b/a,    σ₂ = x₁x₂ + x₁x₃ + x₂x₃ = c/a,    σ₃ = x₁x₂x₃ = −d/a

Diviser l'équation par a ne change pas ses racines : seules comptent les trois quantités σ₁, σ₂, σ₃. L'expérience : réglez les coefficients ; à gauche, la courbe y = ax³ + bx² + cx + d et, en pointillé orange, la courbe divisée par a, qui coupe l'axe aux mêmes points ; à droite, les trois racines dans le plan complexe, réelles ou non.

Courbe de f(x) = ax³ + bx² + cx + d (bleu) et de f(x)/a (pointillé orange). Points bleus : racines réelles.
Les trois racines dans le plan complexe, trouvées par une méthode numérique indépendante. Croix verte : leur centre σ₁/3.
2
−3
−11
6
Équation étudiée :
σ₁ = −b/a  |  x₁ + x₂ + x₃
—
σ₂ = c/a  |  x₁x₂ + x₁x₃ + x₂x₃
—
σ₃ = −d/a  |  x₁x₂x₃
—
Plus grand écart coefficients / racines
—
Racines
—
À retenir. Les coefficients connaissent les racines, mais seulement « en vrac » : σ₁, σ₂, σ₃ ne changent pas si l'on échange x₁, x₂, x₃. Résoudre l'équation, c'est retrouver un ordre à partir de données qui n'en ont pas.
2

Le centre des racines et le point d'inflexion

L'idée : la moyenne des trois racines vaut σ₁/3 = −b/(3a). C'est aussi l'abscisse du point d'inflexion de la courbe, là où f″(x) = 6ax + 2b s'annule. En posant x = y − b/(3a), on place ce centre à l'origine et le terme en x² disparaît : on obtient l'équation réduite y³ + py + q = 0.

p = (3ac − b²)/(3a²),    q = (2b³ − 9abc + 27a²d)/(27a³)

Beaucoup de manuels commencent par là. Lagrange, lui, n'en a pas besoin : ses résolvantes (planche 3) absorbent ce décalage toutes seules, car 1 + ω + ω² = 0 fait disparaître la partie commune des racines. L'expérience : faites glisser la courbe jusqu'à amener son point d'inflexion sur l'axe vertical.

Équation étudiée : —
Courbe d'origine en gris, courbe translatée en bleu. Point rouge : point d'inflexion ; croix verte : centre des racines (moyenne de leurs parties réelles, sur l'axe) ; points bleus : racines réelles translatées.
0 %
Décalage −b/(3a)
—
Moyenne des racines contre abscisse d'inflexion
—
p et q par les formules
—
p et q par les racines décalées : écart
—
Coefficient de y² après translation
—
À retenir. Le terme en x² ne mesure que la position du « centre de gravité » des racines. Le retirer ne résout rien : il reste à trouver comment les racines se répartissent autour de ce centre, et c'est là qu'interviennent u et v.
3

Les résolvantes u et v, construites à la règle

L'idée : u = x₁ + ωx₂ + ω²x₃ se construit en mettant bout à bout trois flèches : x₁ telle quelle, x₂ tournée de 120°, x₃ tournée de 240°. Pour v, on tourne dans l'autre sens. Si les trois racines étaient égales, les trois flèches formeraient un triangle fermé et u serait nul : u et v mesurent donc à quel point les racines s'écartent de leur centre.

uv = σ₁² − 3σ₂   et   u³ + v³ = 2σ₁³ − 9σ₁σ₂ + 27σ₃

u et v changent quand on permute les racines (ils prennent 6 valeurs), mais leur produit et la somme de leurs cubes ne changent pas : ce sont des expressions symétriques, donc calculables à partir des coefficients. L'expérience : faites tourner progressivement les flèches et comparez, dans les lectures, le calcul par les racines et le calcul par les coefficients.

Équation étudiée : —
Construction de u : x₁ (bleu), puis ωx₂ (orange), puis ω²x₃ (violet). Flèche rouge : u. Flèches claires : les racines avant rotation.
Construction de v : x₁, puis ω²x₂, puis ωx₃ (rotations en sens inverse). Flèche rouge : v.
100 %
u (ordre actuel des racines)
—
v
—
uv par les racines  |  σ₁² − 3σ₂ par les coefficients
—
u³ + v³ par les racines  |  2σ₁³ − 9σ₁σ₂ + 27σ₃
—
Écarts (produit ; somme des cubes)
—
Contrôle : (σ₁ + u + v)/3 contre x₁
—
À retenir. Permuter circulairement les racines fait tourner u de 120° (u devient ω²u) et v de −120° : les flèches rouges changent, mais uv et u³ + v³ restent identiques. C'est exactement ce qui permet de les calculer sans connaître les racines.
4

L'équation auxiliaire du second degré

L'idée : on connaît maintenant la somme S = u³ + v³ et le produit P = u³v³ = (σ₁² − 3σ₂)³. Deux nombres dont on connaît la somme et le produit sont les racines d'une équation du second degré : c'est l'équation auxiliaire (on dit aussi équation résolvante).

Z² − SZ + P = 0,    δ = S² − 4P = −27 Δ

Son discriminant δ est, au facteur −27 près, le discriminant Δ de l'équation du 3ᵉ degré divisée par a. D'où un paradoxe célèbre : lorsque les trois racines sont réelles (Δ > 0), δ est négatif et u³, v³ sont des nombres complexes. L'expérience : faites varier d et regardez la parabole Z ↦ Z² − SZ + P décoller de l'axe au moment précis où la cubique acquiert trois racines réelles.

Équation étudiée : —
Plan complexe de Z. Anneaux verts : racines Z₁, Z₂ de l'équation auxiliaire (coefficients seuls) ; points rouges : u³ et v³ calculés avec les racines.
Graphe réel de g(Z) = Z² − SZ + P. S'il coupe l'axe, u³ et v³ sont réels ; sinon ils sont complexes conjugués.
6
S = u³ + v³  et  P = u³v³
—
δ = S² − 4P  |  −27Δ
—
Z₁ et Z₂
—
Z₁, Z₂ contre u³, v³ : écart
—
Nature des racines de la cubique
—
À retenir. L'équation du 3ᵉ degré a été ramenée à une équation du 2ᵉ degré, parce que u³ ne prend que deux valeurs (u³ et v³) quand on permute les racines. Le prix à payer : quand tout est réel, il faut traverser les nombres complexes.
5

Des cubes aux racines

Dernière montée : extraire des racines cubiques, puis recomposer x₁, x₂, x₃. Trois onglets : la méthode complète déroulée sur votre équation, le piège des neuf couples de racines cubiques, et le cas où trois racines réelles s'obtiennent par des nombres complexes.

Équation étudiée : —

L'idée : chaque étape n'utilise que ce qui a été calculé avant, en partant des seuls coefficients. La figure montre l'objet produit à chaque étape ; la dernière compare les racines obtenues à celles de la méthode numérique.

  1. Normaliser. σ₁ = −b/a, σ₂ = c/a, σ₃ = −d/a.
  2. Somme et produit. S = 2σ₁³ − 9σ₁σ₂ + 27σ₃ et K = σ₁² − 3σ₂, d'où P = K³.
  3. Discriminant. δ = S² − 4P.
  4. Équation auxiliaire. Z₁ et Z₂ = (S ± √δ)/2. Quand δ ⩾ 0, on prend pour Z₁ le signe de S, puis Z₂ = P/Z₁ : on évite ainsi de soustraire deux nombres presque égaux, source de perte de chiffres.
  5. Racines cubiques. u = ∛Z₁ (racine principale), puis v = K/u (et non ∛Z₂ pris au hasard).
  6. Recomposer. x₁ = (σ₁ + u + v)/3, x₂ = (σ₁ + ω²u + ωv)/3, x₃ = (σ₁ + ωu + ω²v)/3.
Plan complexe : l'objet calculé à l'étape en cours.
1
Racines de Lagrange contre méthode numérique : écart
—
Plus grand résidu |ax³ + bx² + cx + d| aux racines obtenues
—

L'idée : Z₁ a trois racines cubiques u₀, u₁ = ωu₀, u₂ = ω²u₀, et Z₂ aussi. Si l'on prenait u et v « au hasard » parmi elles, on formerait neuf couples, donc neuf candidats (σ₁ + u + v)/3. Seuls les trois couples qui respectent uv = σ₁² − 3σ₂ donnent de vraies racines : la condition sur le produit, héritée de la planche 3, trie les candidats.

Croix grises : les six faux candidats ; points bleus cerclés de vert : les trois vrais, qui tombent sur les racines. Triangles clairs : les racines cubiques de Z₁ (rouge) et de Z₂ (orange), chacune multipliée par 1/3 pour tenir dans la figure.

Chaque case : écart |uv − K|, avec K = σ₁² − 3σ₂, puis résidu |f| = |ax³ + bx² + cx + d| au candidat x = (σ₁ + u + v)/3. Cases vertes : couples valides. Cliquez une case pour la repérer sur la figure.

Couples valides
—
Plus grand résidu des vrais candidats
—
Plus petit résidu des faux candidats
—
Case sélectionnée
—

L'idée : l'équation 4x³ − 3x = k, avec −1 ⩽ k ⩽ 1, a trois racines réelles, connues par la trigonométrie : x = cos((arccos k + 2πj)/3), puisque 4cos³θ − 3cos θ = cos 3θ. La méthode de Lagrange y aboutit aussi, mais en passant par u³ et v³ complexes conjugués de même module 27/8 : u et v sont conjugués, et leur somme u + v retombe sur l'axe réel.

À gauche, plan de Z : Z₁ et Z₂ sur le cercle de rayon 27/8. À droite, plan des racines : u/3 (rouge) et v/3 (orange), dont la somme donne x₁ sur l'axe réel, et les trois racines (bleu) dans les anneaux verts des valeurs trigonométriques ; en gris, le cercle trigonométrique qui porte les cos((arccos k + 2πj)/3).
0,5
δ = S² − 4P (toujours ⩽ 0 ici)
—
|Z₁| et |Z₂| (attendu 27/8 = 3,375)
—
u et v
—
Partie imaginaire de u + v
—
Lagrange contre cos((arccos k + 2πj)/3) : écart
—
À retenir. La méthode tient en deux idées : les expressions symétriques des racines se calculent avec les coefficients, et une expression qui ne prend que deux valeurs se trouve par une équation du second degré. Le reste (racines cubiques, choix de v par le produit) n'est que de l'arithmétique complexe soigneuse.

Fiche méthode

DonnéesCalculPourquoi c'est possible
a, b, c, dσ₁ = −b/a, σ₂ = c/a, σ₃ = −d/aRelations de Viète
σ₁, σ₂, σ₃K = σ₁² − 3σ₂,  S = 2σ₁³ − 9σ₁σ₂ + 27σ₃uv et u³ + v³ sont symétriques
S, KZ² − SZ + K³ = 0,  Z₁ = (S + √(S² − 4K³))/2u³ ne prend que deux valeurs
Z₁, Ku = ∛Z₁,  v = K/u  (si u = 0, prendre u = ∛Z₂)Le produit fixe la bonne racine cubique
σ₁, u, vx = (σ₁ + ωᵏu + ω⁻ᵏv)/3,  k = 0, 1, 21 + ω + ω² = 0

Exemple de contrôle : pour 2x³ − 3x² − 11x + 6 = 0, σ₁ = 3/2, σ₂ = −11/2, σ₃ = −3, donc K = 9/4 + 33/2 = 75/4 et S = 27/4 + 297/4 − 81 = 0. L'équation auxiliaire est Z² + (75/4)³ = 0 : ses racines sont imaginaires pures, alors que les trois racines cherchées, 3, −2 et 1/2, sont réelles. La planche 5 déroule ce calcul et le vérifie.

Symétrie

Tout ce qui ne dépend pas de l'ordre des racines se lit sur les coefficients. C'est la matière première de la méthode.

Deux valeurs

u³ ne prend que deux valeurs quand on permute les racines : il est donc racine d'une équation du second degré, écrite avec les coefficients.

Le bon couple

Parmi les neuf couples de racines cubiques, la condition uv = σ₁² − 3σ₂ retient les trois qui donnent les vraies racines.

Pour aller plus loin

D'où viennent les formules de la planche 3. Comme 1 + ω + ω² = 0, uv = x₁² + x₂² + x₃² − (x₁x₂ + x₁x₃ + x₂x₃) = σ₁² − 3σ₂. Pour u³ + v³, on développe les deux cubes : les termes non symétriques s'annulent deux à deux, et il reste 2(x₁³ + x₂³ + x₃³) − 3(somme des xᵢ²xⱼ) + 12x₁x₂x₃, qui s'écrit 2σ₁³ − 9σ₁σ₂ + 27σ₃.

Le lien avec Cardan. Pour l'équation réduite y³ + py + q = 0 (planche 2), σ₁ = 0, σ₂ = p, σ₃ = −q : on trouve S = −27q et K = −3p. En posant u = 3α et v = 3β, on retrouve α³ + β³ = −q et αβ = −p/3, c'est-à-dire la formule de Cardan (1545). La méthode de Lagrange est la même, mais elle explique pourquoi elle marche.

La suite de l'histoire. Lagrange applique le même raisonnement au 4ᵉ degré, avec l'expression x₁x₂ + x₃x₄ qui ne prend que trois valeurs, puis constate son échec au 5ᵉ degré. C'est le sujet de la page « Lagrange et la résolution algébrique des équations ».