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L'intégrale des fonctions continuesDe Cauchy à Riemann, puis Darboux, Lebesgue, Henstock et Kurzweil : comment une aire est devenue une limite, et jusqu'où cette limite peut aller

L'intégration en mathématiques consiste à mesurer globalement l'effet cumulé d'une grandeur locale (aire sous une courbe, volume, masse totale ou probabilité).
Au XVIIIe siècle, intégrer voulait dire « trouver une primitive » : l'aire sous une courbe n'était qu'un sous-produit du calcul inverse de la dérivée. En 1823, Cauchy renverse l'ordre des choses. Il définit l'intégrale d'une fonction continue comme la limite de sommes de petits rectangles, prouve que cette limite existe, et en déduit l'existence d'une primitive. Tout ce qui suit dans l'histoire de l'intégration consiste à rendre ce raisonnement plus solide, puis à l'étendre à des fonctions de plus en plus sauvages. Les cinq planches suivent cette histoire. Chaque nombre affiché est calculé par la page et contrôlé par une formule indépendante.

Planche 1Cauchy, 1823 : l'intégrale devient une limite

Dans ses leçons à l'École polytechnique, Cauchy découpe [a, b] en morceaux de longueurs quelconques x₀ = a < x₁ < … < xₙ = b et forme la somme S = f(x₀)(x₁ − x₀) + f(x₁)(x₂ − x₁) + … + f(xₙ₋₁)(xₙ − xₙ₋₁) : chaque rectangle prend la hauteur de la courbe à son bord gauche. Il affirme que, pour une fonction continue, ces sommes se rapprochent d'une même valeur dès que le plus grand morceau, noté δ, devient petit, quelle que soit la façon de découper.

rectangles de Cauchy le plus grand morceau, de largeur δ
écart |S − I| d'une subdivision tirée au hasard garantie de Cauchy ω(δ)·(b − a)

Le nœud de la preuve. Sur un morceau de largeur au plus δ, la fonction ne varie pas de plus de ω(δ), la plus grande variation de f entre deux points distants de moins de δ (le module de continuité). Chaque rectangle se trompe donc au plus de ω(δ) × largeur, et la somme entière au plus de ω(δ)(b − a). Le nuage bleu reste toujours sous la courbe rouge. Mais Cauchy suppose sans le dire que ω(δ) → 0, c'est-à-dire que la fonction est uniformément continue. Ce n'est démontré qu'en 1872 par Heine, pour toute fonction continue sur un segment fermé. Choisissez sin(1/x) : elle est continue sur ]0, 1] mais pas uniformément, ω(δ) reste bloqué à 2, la garantie de Cauchy ne dit plus rien… et pourtant le nuage descend quand même. Il faudra Riemann pour comprendre pourquoi.

Cauchy tire aussitôt la conséquence : la fonction F(x) = ∫ₐˣ f a pour dérivée f(x). Le théorème fondamental cesse d'être une définition et devient un théorème : toute fonction continue possède une primitive. La valeur de référence I est calculée par la primitive, sauf pour sin(1/x), où elle vaut sin 1 − Ci(1), avec le cosinus intégral Ci obtenu par sa série.

Planche 2Riemann, 1854 : le point de mesure est libre

L'approche de Riemann repose sur l'idée géométrique la plus intuitive pour calculer l'aire sous une courbe :
  - On subdivise l'axe des abscisses $[a, b]$ en sous-intervalles très étroits de largeur $\Delta x_i$.
  - On approche la fonction sur chaque intervalle par un rectangle de hauteur $f(x_i^*)$.
  - On somme ces rectangles (sommes de Darboux ou de Riemann) :$$S = \sum_{i=1}^n f(x_i^*) \Delta x_i$$
  - Quand le pas du découpage tend vers 0, la somme converge vers l'intégrale $\int_a^b f(x)\,dx$, à condition que la fonction soit suffisamment régulière (continue ou continue par morceaux).

Dans son mémoire d'habilitation sur les séries trigonométriques (rédigé en 1854, publié en 1868), Riemann laisse choisir, dans chaque morceau, n'importe quel point ξᵢ pour mesurer la hauteur. La fonction est dite intégrable si toutes ces sommes ont une même limite. Il donne un critère : la somme des oscillations (écart entre le plus haut et le plus bas de la fonction sur chaque morceau), pondérées par les largeurs, doit tendre vers 0. Ce critère ne parle plus de continuité : il ouvre la porte à des fonctions discontinues.

Planche 3Darboux, 1875 : encadrer plutôt que choisir

Plutôt que d'essayer tous les points possibles, Darboux prend d'un coup le pire et le meilleur : sur chaque morceau, un rectangle à la hauteur du minimum de la fonction (somme inférieure L) et un à la hauteur du maximum (somme supérieure U). Toute somme de Riemann est coincée entre les deux. Et quand on ajoute un point de découpe, L ne peut que monter et U que descendre : le minimum sur un demi-morceau est au moins égal au minimum sur le morceau entier.

somme inférieure L ce qu'ajoute la somme supérieure U
L après chaque ajout U après chaque ajout intégrale I

Le théorème de Darboux. L'écart U − L est exactement la somme des oscillations pondérées de Riemann ; il est donc majoré par ω(δ)(b − a), la garantie de Cauchy. Une fonction est intégrable quand la plus grande somme inférieure et la plus petite somme supérieure se rejoignent. Pour une fonction continue, Heine garantit que cela arrive toujours. Remarquez la forme en escalier des deux courbes : un point ajouté dans un morceau où la fonction est presque plate ne change presque rien, un point ajouté là où elle varie vite referme beaucoup l'écart.

Planche 4Lebesgue, 1902 : découper les valeurs, pas l'intervalle

Au début du XXᵉ siècle, Henri Lebesgue inverse la perspective : au lieu de découper l'axe des abscisses, on découpe l'axe des ordonnées (les valeurs prises par $f$).
  - Si une fonction prend des valeurs proches de $y$, on regarde l'ensemble des points d'entrée où $f(x) \approx y$, noté $E_y = f^{-1}([y, y + \Delta y])$.
  - Pour sommer ces tranches, il ne suffit plus d'intervalles classiques : il faut pouvoir attribuer une « taille » à des ensembles très irréguliers. C'est le rôle de la théorie de la mesure ($\sigma$-algèbres / tribus et mesure $\mu$).
  - On approche d'abord les fonctions étagées (qui ne prennent qu'un nombre fini de valeurs $a_i$ sur des ensembles mesurables $A_i$) :$$\int f\,d\mu = \sum_{i=1}^n a_i \, \mu(A_i)$$
  - Par passage au supremum sur les fonctions positives, on définit l'intégrale générale.

Lebesgue aimait comparer deux façons de compter une recette. On peut prendre les pièces dans l'ordre où elles arrivent et les additionner une à une : c'est la méthode de Riemann, qui découpe l'axe des x. On peut aussi faire des tas de pièces de même valeur, compter chaque tas et multiplier : c'est sa méthode. Il découpe l'axe des valeurs en tranches y₀ < y₁ < … < yK et mesure, pour chaque tranche, la longueur totale de l'ensemble des x où la fonction y tombe. Tout repose alors sur une seule question : savoir mesurer un ensemble de points.


La puissance de l'intégration de Lebesgue vient de sa souplesse face au passage à la limite sous le signe intégral :
  - Théorème de convergence monotone (Beppo Levi) : si une suite de fonctions mesurables positives $(f_n)$ croît simplement vers $f$, alors $$\lim_{n \to \infty} \int f_n \, d\mu = \int \lim_{n \to \infty} f_n \, d\mu = \int f \, d\mu$$
  - Lemme de Fatou : pour toute suite de fonctions positives :$$\int \liminf_{n \to \infty} f_n \, d\mu \le \liminf_{n \to \infty} \int f_n \, d\mu$$
  - Théorème de convergence dominée : si $f_n(x) \to f(x)$ presque partout et qu'il existe une fonction intégrable $g$ telle que
$\vert{}f_n(x)\vert{} \le g(x)$, alors :$$\lim_{n \to \infty} \int f_n \, d\mu = \int f \, d\mu$$


Cette construction confère aux espaces fonctionnels $L^p$ leur structure d'espaces de Banach (complets), indispensable en analyse fonctionnelle, en théorie des EDP et en probabilités (où l'espérance $\mathbb{E}[X]$ n'est autre qu'une intégrale par rapport à une mesure de probabilité).

Planche 5Henstock et Kurzweil : une dérivée que ni Riemann ni Lebesgue n'intègrent

L'intégrale de Kurzweil-Henstock (ou intégrale de jauge), introduite indépendamment à la fin des années 1950, résout un problème fondamental que ni Riemann ni Lebesgue ne règlent pleinement : rendre le théorème fondamental de l'analyse universel sans condition artificielle.

Prenons F(x) = x² sin(1/x²), avec F(0) = 0. Elle est dérivable en tout point de [0, 1], sa dérivée vaut F′(x) = 2x sin(1/x²) − (2/x) cos(1/x²) et F′(0) = 0. Le bon sens dit que ∫₀¹ F′ = F(1) − F(0) = sin 1 ≈ 0,841471. Pourtant ni l'intégrale de Riemann ni celle de Lebesgue n'acceptent de le dire. En 1957, Jaroslav Kurzweil, puis indépendamment Ralph Henstock en 1961, trouvent la modification minuscule qui répare tout : au lieu d'exiger des morceaux tous plus petits qu'un même δ, on autorise une jauge δ(x) qui varie d'un point à l'autre.

Qui intègre quoi

Fonction sur [0, 1]CauchyRiemann, DarbouxLebesgueHenstock-Kurzweil
continueouiouiouioui
Thomae (1/q en p/q, 0 ailleurs)hors cadreoui, vaut 0oui, vaut 0oui, vaut 0
Dirichlet (1 sur ℚ, 0 ailleurs)hors cadrenonoui, vaut 0oui, vaut 0
F′ pour F = x² sin(1/x²)hors cadrenon (seulement en impropre)nonoui, vaut sin 1

Chaque théorie contient la précédente et donne la même valeur quand les deux s'appliquent : pour une fonction continue, les quatre intégrales coïncident. L'intégrale de Henstock-Kurzweil contient à la fois celle de Lebesgue et toutes les intégrales impropres de Riemann ; elle équivaut à celles, bien plus compliquées, de Denjoy (1912) et de Perron (1914). Son grand mérite est pédagogique : c'est une somme de Riemann, avec une seule règle changée. Et elle rend au théorème fondamental sa forme la plus simple : si F est dérivable en tout point de [a, b], alors F′ est intégrable et ∫ₐᵇ F′ = F(b) − F(a), sans aucune autre hypothèse. En 1969, McShane montre qu'en autorisant de plus chaque point de mesure à sortir de son morceau, ce qui rend la condition plus exigeante, on retombe exactement sur l'intégrale de Lebesgue.