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La température

Trois regards sur une même grandeur : le mathématicien, l'humain, l'instrument

Tout le monde « sait » ce qu'est la température, et pourtant elle est étonnamment difficile à définir. Le mathématicien y voit d'abord une échelle, puis une pente cachée dans le dénombrement des états possibles. L'humain la ressent, mais sa peau le trompe souvent. L'instrument, enfin, ne mesure jamais la température directement : il mesure une longueur, une résistance, une tension ou un rayonnement, et en déduit un nombre. Les cinq planches suivent cet ordre ; chaque résultat affiché est recalculé par une seconde méthode indépendante (cases vertes).

Le regard du mathématicien
Planche 1

Une échelle de température est une fonction affine

Pour graduer un thermomètre, il suffit de deux repères — historiquement la glace fondante et l'eau bouillante — et d'une règle pour partager l'intervalle. Passer d'une échelle à une autre revient donc à appliquer une fonction affine y = p·x + q. Deux conséquences mathématiques en découlent : deux échelles de pentes différentes ont toujours un point fixe où elles affichent le même nombre, et les rapports n'ont pas de sens, sauf sur les échelles dont le zéro est le zéro absolu (kelvin et Rankine).

À retenir. Passer de 10 °C à 20 °C, ce n'est pas « doubler la chaleur » : en Celsius le rapport vaut 2, en Fahrenheit 1,36, en kelvin 1,035. Le rapport dépend du zéro choisi : seules les échelles absolues (kelvin et Rankine, qui s'accordent entre elles) donnent un rapport ayant un sens physique. Les écarts, eux, se convertissent toujours proprement : 10 °C d'écart valent 18 °F d'écart.

Planche 2

La température est une pente

La définition moderne ne parle plus de thermomètre. On compte le nombre Ω de façons microscopiques de répartir une énergie E dans un système, on en prend le logarithme — c'est l'entropie S = k·ln Ω — et la température est l'inverse de la pente de cette courbe :

1 / T = dS / dE

Le modèle le plus simple est le solide d'Einstein : N oscillateurs se partagent q quanta d'énergie ε, et Ω est un simple coefficient binomial. Les énergies et températures sont exprimées en unités réduites (kT/ε).

À retenir. Plus on ajoute d'énergie, plus la courbe S(E) s'aplatit : la pente diminue, donc la température monte. À droite, la probabilité qu'un oscillateur donné porte j quanta, calculée par pur dénombrement (barres), se superpose presque exactement à une loi exponentielle (points) : c'est la loi de Boltzmann, qui apparaît sans avoir été postulée.

Le regard de l'humain
Planche 3

Ce que la peau ressent vraiment

Nous n'avons pas de thermomètre dans le corps. Les récepteurs de la peau mesurent leur propre température et surtout la vitesse à laquelle elle change, c'est-à-dire le flux de chaleur qui entre ou sort. D'où des illusions très régulières : un objet, le vent, l'humidité ou l'habitude modifient la sensation sans changer la température de l'air. Le corps, lui, se maintient vers 37 °C au cœur ; la peau des doigts est plutôt vers 33 °C.

Posons le doigt sur deux objets à la même température. Au contact, la surface commune prend immédiatement une température intermédiaire, pondérée par l'effusivité e = √(λ·ρ·c) de chaque matériau (λ conductivité, ρ masse volumique, c capacité thermique) :

Tcontact = (epeau·Tpeau + eobjet·Tobjet) / (epeau + eobjet)

À retenir. Le métal paraît froid parce qu'il impose sa température à la peau : son effusivité est des dizaines de fois celle de la peau. Le bois ou le liège, au contraire, se laissent réchauffer par le doigt. Essayez 60 °C : le métal devient brûlant, le bois reste supportable. C'est pour cela que les poignées de casserole sont en bois ou en bakélite.

Comment on la mesure
Planche 4

Quatre thermomètres, quatre grandeurs intermédiaires

Un thermomètre est d'abord un objet mis en équilibre avec le corps étudié (principe zéro, planche 2). On lit ensuite une propriété qui varie avec sa température et on la convertit grâce à un étalonnage. Depuis 2019, le kelvin est défini en fixant exactement la constante de Boltzmann, k = 1,380 649·10⁻²³ J/K ; en pratique, les laboratoires utilisent l'Échelle internationale de température (EIT-90), faite de points fixes et d'instruments d'interpolation, dont le thermomètre à résistance de platine.

Un réservoir de 200 mm³ prolongé par un tube très fin : un petit changement de volume du liquide devient une grande variation de hauteur. Le verre se dilate aussi, un peu, ce qui réduit la montée apparente.

h ≈ V₀·(βliquide − βverre)·ΔT / (π·r²)

À retenir. Un bon liquide thermométrique doit se dilater régulièrement. L'eau en est l'antiexemple : sa masse volumique est maximale vers 4 °C, si bien qu'un thermomètre à eau afficherait la même hauteur à deux températures différentes. Choisissez « eau » : à 2 °C, la colonne est à la même hauteur qu'à 9,6 °C (la dilatation du verre décale un peu le minimum, vers 5,7 °C).

Planche 5 · signature

Trouver le zéro absolu avec un thermomètre à gaz

Enfermons un gaz dans un volume fixe et mesurons sa pression à quelques températures ordinaires. Les points s'alignent. Prolongeons la droite vers la gauche : elle coupe l'axe P = 0 vers −273 °C, quelle que soit la quantité de gaz (droites en pointillé). C'est ainsi qu'au XIXᵉ siècle on a découvert qu'il existe une température en dessous de laquelle on ne peut pas descendre, et c'est elle qui sert de zéro à l'échelle kelvin de la planche 1.

Mais l'extrapolation est un exercice risqué : un petit bruit de mesure devient une grande incertitude quand on prolonge la droite loin des points. Réduisez la plage de mesure et regardez l'intervalle de confiance s'élargir.

À retenir. Le zéro absolu n'est pas une convention : c'est le point où convergent toutes les droites de gaz dilués, et c'est aussi, dans le langage de la planche 2, l'état où il ne reste qu'une seule façon de répartir l'énergie (Ω = 1, S = 0). Le mathématicien, l'expérimentateur et le statisticien se rejoignent : la valeur −273,15 °C est retrouvée, avec une incertitude honnête que le Monte-Carlo confirme.

En résumé