francebalade.fr       Cours de Mathématiques       Table des matières       Votre avis sur ce site

Logique

Le raisonnement par récurrence

Démontrer une infinité d'énoncés en n'en vérifiant que deux choses : un premier pas, puis une règle qui fait passer de chaque pas au suivant.

L'idée en une phrase

Pour prouver qu'une propriété est vraie pour tous les entiers à partir d'un certain rang, on ne peut pas les essayer un par un : il y en a une infinité. On prouve à la place deux choses seulement : qu'elle est vraie au départ, et que, chaque fois qu'elle est vraie pour un entier, elle l'est aussi pour le suivant.

On note P(n) l'énoncé qui dépend de l'entier n (par exemple « 1 + 2 + … + n = n(n+1)/2 »), et n₀ le premier entier concerné.

① Initialisation

On vérifie que P(n₀) est vraie. C'est un simple calcul, sur un seul cas.

② Hérédité

On prend un entier n ⩾ n₀ quelconque, on suppose P(n) vraie — c'est l'hypothèse de récurrence — et on en déduit P(n+1). On ne sait pas si P(n) est vraie : on montre seulement que « si oui, alors le suivant aussi ».
[ P(n₀)  et  pour tout n ⩾ n₀, (P(n) ⇒ P(n+1)) ]  ⟹  pour tout n ⩾ n₀, P(n)

Pourquoi est-ce légitime ? Parce que les entiers naturels sont exactement ce qu'on obtient en partant de 0 et en ajoutant 1, encore et encore : aucun entier n'échappe à cette file. Si la propriété est vraie au départ et se transmet d'un maillon au suivant, elle atteint chacun d'eux. C'est d'ailleurs ainsi que Peano a défini les entiers (voir la frise en fin de page). Les cinq planches montrent le mécanisme, des exemples types, le rôle du rang de départ, les erreurs classiques, puis la récurrence comme machine à construire.

Planche 1

Les dominos : deux ingrédients, pas un de moins

Une file de dominos numérotés 1, 2, 3… Le domino n représente l'énoncé P(n), et « le domino tombe » veut dire « P(n) est démontré ». Pour que toute la file tombe, il faut que quelqu'un pousse le premier (initialisation) et que chaque domino, en tombant, renverse le suivant (hérédité). Retirez l'un ou l'autre et regardez ce qui reste démontré.

Chaque domino ne « sait » qu'une chose : faire tomber son voisin. La case sous le domino passe au vert quand P(n) est acquis. Un maillon manquant est un écart trop grand entre deux dominos.
Initialisation
—
Hérédité
—
Dominos tombés (simulation)
—
Prévision par la logique
—
Planche 2

Une première démonstration, rédigée pas à pas

Premier exemple classique : la somme des n premiers entiers. La figure montre pourquoi la formule est plausible (deux escaliers identiques forment un rectangle) ; la récurrence prouve qu'elle est vraie pour tous les n, sans exception. Le bouton « Hérédité » rejoue l'étape clé : on part de la figure au rang n, on ajoute une seule colonne, et on retombe sur la formule au rang n+1.

Somme par additions
—
Formule
—
Écart
—
Contrôle n ⩽ 100 000
—
Planche 3

Le rang de départ : où la récurrence peut-elle démarrer ?

Beaucoup d'inégalités ne sont vraies qu'« à partir d'un certain rang ». Dans la preuve de l'hérédité, on a souvent besoin d'une condition sur n (du genre « n ⩾ 3 »). Le point de départ n₀ doit donc réussir deux épreuves : P(n₀) vraie, et une hérédité valable pour tout n ⩾ n₀. Déplacez n₀ et observez jusqu'où la chaîne se propage.

En haut, les deux membres en échelle logarithmique (bleu : membre de gauche, orange : membre de droite ; cercle rouge : inégalité fausse). En bas, une case par entier — verte si P(n) est vraie, rouge sinon — et une flèche par passage n → n+1, verte si l'argument d'hérédité fonctionne. Le cadre bleu épais marque ce que la récurrence démontre réellement.

Initialisation P(n₀)
—
Hérédité pour n ⩾ n₀
—
Ce que la preuve établit
—
Contrôle direct n ⩽ 1000 (entiers exacts)
—
Planche 4

Les pièges : quand un ingrédient manque

Les deux étapes sont indispensables, et l'hérédité doit fonctionner pour chaque n, y compris le premier. Trois exemples célèbres montrent ce qui arrive quand on l'oublie : une hérédité impeccable qui ne démarre jamais, des vérifications à perte de vue qui ne prouvent rien, et une « démonstration » fausse dont un seul maillon est cassé.

Affirmation : « 10ⁿ + 1 est divisible par 9 ». Hérédité : si 9 divise 10ⁿ + 1, alors 10ⁿ⁺¹ + 1 = 10 × (10ⁿ + 1) − 9 est aussi divisible par 9. L'argument est juste ! Suivons le reste de la division par 9 sur le cadran.

Le cadran des neuf restes possibles. Passer au rang suivant revient à multiplier par 10 puis retrancher 9 (ou ajouter 9) : comme 10 laisse le reste 1, le reste ne bouge jamais. Le cercle vert marque le reste 0, c'est-à-dire « divisible par 9 ».
Reste modulo 9
—
Identité d'hérédité (n ⩽ 200)
—
Rangs divisibles par 9 (n ⩽ 200)
—

À l'inverse, on peut vérifier une propriété sur des dizaines de cas sans qu'elle soit vraie en général : sans hérédité démontrée, les vérifications ne prouvent rien.

—
—
Premier échec
—
—
—

« Démonstration » célèbre (attribuée à George Pólya) que tous les chevaux ont la même couleur. P(n) : « dans tout groupe de n chevaux, tous ont la même couleur ». Initialisation : un groupe d'un cheval est bien unicolore. Hérédité : prenons n+1 chevaux ; les n premiers ont la même couleur (hypothèse), les n derniers aussi ; les deux groupes se chevauchent, donc tous ont la même couleur. Où est l'erreur ?

Accolade du haut : les n premiers chevaux. Accolade du bas : les n derniers. La bande verte est leur partie commune, celle qui « transporte » la couleur d'un groupe à l'autre.
  1. Les chevaux 1 à n forment un groupe de n chevaux : ils ont une même couleur (hypothèse de récurrence).
  2. Les chevaux 2 à n+1 aussi : ils ont une même couleur.
  3. Les chevaux 2 à n appartiennent aux deux groupes, donc les deux couleurs sont égales.
  4. Conclusion : les n+1 chevaux ont la même couleur.
Chevaux communs aux deux groupes
—
Ce passage n → n+1 est-il valable ?
—
Passages valables pour n = 1 … 7
—
Planche 5 · signature

La récurrence qui construit

Une démonstration par récurrence n'est pas seulement un certificat : c'est très souvent une recette. L'hérédité dit comment fabriquer la solution au rang n+1 à partir de celle du rang n ; en la déroulant, on obtient un algorithme. Trois exemples, trois variantes : la récurrence simple (tours de Hanoï), la récurrence par découpage (pavage en triominos), et la récurrence forte, qui s'appuie sur plusieurs rangs précédents (les timbres).

But : déplacer la tour de la tige de gauche vers celle de droite, un disque à la fois, sans jamais poser un disque sur un plus petit. Propriété P(n) : « on sait déplacer n disques en 2ⁿ − 1 coups ». Hérédité : pour n+1 disques, on déplace les n du dessus sur la tige du milieu (possible par hypothèse, 2ⁿ − 1 coups), puis le grand disque (1 coup), puis les n disques par-dessus (2ⁿ − 1 coups) : total 2ⁿ⁺¹ − 1. La preuve est l'algorithme.

La barre du bas découpe la partie en trois phases, exactement celles de l'hérédité : les n−1 petits disques partent (bleu), le grand disque passe (rouge), les n−1 petits reviennent par-dessus (bleu). Chaque phase bleue est elle-même une partie de Hanoï plus petite.
Coups joués
—
Phase de l'hérédité
—
Contrôle des parties n = 1…16
—
H(n) = 2H(n−1)+1 contre 2ⁿ − 1
—

Un damier de 2ᵏ × 2ᵏ cases dont on a retiré une case peut-il être recouvert exactement par des triominos en L (trois cases) ? Oui, pour tout k, et la récurrence dit comment. On coupe le damier en quatre carrés de 2ᵏ⁻¹ ; celui qui contient le trou est pavable par hypothèse ; on pose un triomino au centre qui mord sur les trois autres carrés : chacun a désormais « son » trou, et l'hypothèse s'applique encore. Cliquez sur une case pour déplacer le trou.

Rouge : le triomino central du grand damier, posé en premier. Chaque quart reçoit sa couleur ; plus la teinte est claire, plus on est profond dans la récurrence.
Triominos posés
—
Cases couvertes
—
Toutes les positions du trou
—
Nombre de triominos
—

Avec des timbres de 3 et de 5 centimes, peut-on affranchir n'importe quel montant ? Pas 1, 2, 4 ni 7 ; mais tout montant à partir de 8. Récurrence forte : on vérifie trois cas de base consécutifs (8 = 3 + 5, 9 = 3 + 3 + 3, 10 = 5 + 5), puis pour m ⩾ 11 on s'appuie sur m − 3 (déjà traité, puisque plus petit et au moins 8) et on ajoute un timbre de 3. L'hérédité ne remonte pas d'un rang, mais de trois : il faut donc trois initialisations.

Les montants sont rangés en lignes selon leur reste dans la division par la petite valeur a : retirer un timbre de a revient à faire un pas vers la gauche. Chaque ligne est une file de dominos qui démarre sur un cas de base (cadre orange). Rouge : montants impossibles ; bleu : le chemin de la récurrence.
Affranchissement de m
—
Chemin de la récurrence
—
Cas de base nécessaires
—
Contrôle exhaustif m ⩽ 10 000
—

Repères historiques

1575Francesco Maurolico, dans ses Arithmeticorum libri duo, démontre que la somme des n premiers impairs vaut n² en passant explicitement d'un rang au suivant : c'est le premier usage écrit connu du procédé (l'exemple de la planche 2).
1654Blaise Pascal, dans le Traité du triangle arithmétique (publié en 1665), dégage les deux étapes sous forme générale : un premier « lemme » pour le premier cas, un second pour le passage d'un cas au suivant.
1659Pierre de Fermat décrit sa « descente infinie » : si un entier avait une propriété, un entier plus petit l'aurait aussi, et ainsi de suite sans fin — impossible. C'est la récurrence lue à l'envers.
1838Augustus De Morgan propose le nom d'« induction mathématique », encore utilisé en anglais ; le français dira « raisonnement par récurrence ».
1888Richard Dedekind, dans Was sind und was sollen die Zahlen ?, fonde la récurrence sur la structure même des entiers, vus comme la plus petite chaîne qui contient 1 et est stable par « successeur ».
1889Giuseppe Peano en fait un axiome de l'arithmétique : toute partie de ℕ qui contient 0 et qui contient le successeur de chacun de ses éléments est ℕ tout entier.

En résumé

Deux ingrédients

Initialisation et hérédité. Sans initialisation, une hérédité parfaite ne démontre rien (10ⁿ + 1) ; sans hérédité, des milliers de vérifications ne démontrent rien (Euler, Fermat).

Pour chaque n, y compris le premier

L'hérédité doit fonctionner dès le rang de départ. Un seul maillon cassé — souvent le tout premier, comme pour les chevaux — et la chaîne s'arrête.

Une recette autant qu'une preuve

Dérouler l'hérédité donne une construction : Hanoï, le pavage, les timbres. Si la solution au rang n+1 utilise plusieurs rangs précédents, on passe à la récurrence forte, avec autant de cas de base que nécessaire.
Pour aller plus loin

Le modèle de rédaction

« Pour tout entier n ⩾ n₀, on note P(n) : … — Initialisation : pour n = n₀, … donc P(n₀) est vraie. — Hérédité : soit n ⩾ n₀ tel que P(n) soit vraie ; montrons P(n+1). … — Conclusion : P(n₀) est vraie et P est héréditaire à partir du rang n₀, donc P(n) est vraie pour tout n ⩾ n₀. » Deux conseils : écrire noir sur blanc ce que l'on veut obtenir au rang n+1 avant de calculer, et signaler l'endroit précis où l'on utilise l'hypothèse de récurrence.

Les variantes

Récurrence double : quand la formule au rang n+2 utilise les rangs n et n+1 (suite de Fibonacci), on initialise sur deux rangs consécutifs. Récurrence forte : on suppose P(n₀), …, P(n) toutes vraies pour obtenir P(n+1) ; elle démontre par exemple que tout entier ⩾ 2 est un produit de nombres premiers. Descente infinie : équivalente au fait que toute partie non vide de ℕ a un plus petit élément (principe du bon ordre). Récurrence structurelle : en informatique, on raisonne de la même façon sur des arbres, des listes ou des formules, en suivant la manière dont ils sont construits. Récurrence transfinie : la théorie des ensembles prolonge le procédé au-delà des entiers, sur les ordinaux.

Ce que la récurrence ne fait pas

Elle ne trouve pas la formule : elle la confirme. Il faut d'abord la deviner (par des essais, une figure, un raisonnement), puis la récurrence la transforme en certitude. Le mot « induction » ne doit pas tromper : il ne s'agit pas de généraliser à partir d'exemples, ce qui serait l'erreur de la planche 4, mais d'une déduction parfaitement rigoureuse.