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Probabilités et décision

Décider avec des probabilités imprécises

Choisir une action suppose souvent d'évaluer les chances de chaque avenir possible. Mais que faire quand on ne connaît pas exactement ces probabilités — seulement une fourchette, ou un ensemble de valeurs plausibles ? Cette page construit, planche après planche, une théorie de la décision qui n'exige plus une probabilité unique : le paradoxe d'Ellsberg montre d'abord pourquoi la précision est parfois hors de portée ; l'ensemble crédal donne une forme géométrique à l'incertitude ; les critères d'optimisme, de pessimisme et de regret en tirent des décisions concrètes sur un cas chiffré ; la planche finale referme la fourchette jusqu'à zéro et retrouve, à la limite, la théorie classique.

Planche 1

Le paradoxe d'Ellsberg — pourquoi la précision manque parfois

Deux urnes de 100 boules, rouges ou noires. L'urne A contient exactement 50 rouges et 50 noires : sa probabilité est connue. L'urne B contient 100 boules dans une proportion tenue secrète — elle pourrait tout aussi bien contenir 100 rouges que 100 noires. Un pari rapporte 10 € si la couleur annoncée sort.

Urne A — composition connue
Tirages : 0  ·  fréquence de rouge : —
Urne B — composition inconnue
Composition : tenue secrète tant que le pari n'est pas engagé.
Fréquence cumulée de « rouge » sur l'urne A, comparée à la bande ±1,96·√(0,25/n) autour de 0,5 — la loi des grands nombres à l'œuvre sur une probabilité, elle, parfaitement connue.
Testeur de préférence

Avant tout tirage, sur laquelle des deux urnes préférez-vous parier ?

Pour gagner si la boule tirée est rouge :
Pour gagner si la boule tirée est noire :
Planche 2

L'ensemble crédal — donner une forme à l'imprécision

Un placement financier dépend de l'état futur de l'économie : récession, stagnation ou croissance. Plutôt qu'une probabilité unique pour chaque état, on ne connaît qu'une fourchette — un intervalle [borne basse, borne haute]. L'ensemble des probabilités (pR, pS, pC) compatibles avec les trois fourchettes et avec pR+pS+pC=1 forme une région du triangle des probabilités : l'ensemble crédal. Déplacez les curseurs pour le voir se déformer.

Récession Stagnation Croissance

Récession

15 %
40 %

Stagnation

25 %
45 %

Croissance

25 %
45 %
⚠ Ensemble crédal vide — ces fourchettes sont incompatibles entre elles (aucune probabilité ne peut satisfaire les trois intervalles et sommer à 1). Rapprochez les curseurs.
Planche 3

Optimisme et pessimisme — Γ-maximin, Γ-maximax, critère d'Hurwicz

Trois stratégies de placement, trois rendements selon l'état de l'économie (fixés une fois pour toutes) :

RécessionStagnationCroissance
Prudent+1 %+2 %+3 %
Équilibré−3 %+4 %+8 %
Offensif−10 %+2 %+18 %

Pour chaque action, l'espérance de rendement varie linéairement avec (pR,pS,pC) : son minimum et son maximum sur l'ensemble crédal (planche 2) sont donc atteints à l'un de ses sommets. Le critère de Γ-maximin retient l'action dont le pire cas est le meilleur ; le Γ-maximax, l'action dont le meilleur cas est le meilleur ; le critère d'Hurwicz les mélange selon un degré d'optimisme α.

0,50
ActionΓ-maximin (pire cas)Γ-maximax (meilleur cas)Hurwicz(α)
Espérance d'Hurwicz de chaque action en fonction de α∈[0,1]. Les droites se coupent aux points de bascule : la stratégie recommandée y change.
Planche 4

Le regret minimax et la dominance d'intervalle

Le regret d'une action dans un état est l'écart entre son rendement et celui de la meilleure action possible dans cet état — le remords de ne pas avoir choisi autrement. Il est fixe, indépendant des probabilités :

RécessionStagnationCroissance
Prudent
Équilibré
Offensif

Comme l'espérance de rendement, l'espérance de regret est linéaire en (pR,pS,pC) : son maximum sur l'ensemble crédal est donc, lui aussi, atteint à un sommet. Le critère du regret minimax choisit l'action qui minimise ce pire regret.

ActionRegret maximal sur l'ensemble crédal
Une action domine au sens de l'intervalle une autre si même son pire cas dépasse le meilleur cas de l'autre — une conclusion plus rare, et donc plus prudente, que les critères agrégés ci-dessus.
Planche 5 — signature

Quand l'imprécision se referme

Reprenons l'ensemble crédal actuel (planche 2) et resserrons-le, sans changer son centre, jusqu'à ce qu'il s'effondre en un seul point. Que deviennent les quatre critères de décision quand l'ambiguïté disparaît ?

Recommandé par Γ-maximin
Recommandé par Γ-maximax
Recommandé par Hurwicz(0,5)
Recommandé par regret minimax

À largeur nulle, l'ensemble crédal se réduit au point (pR,pS,pC) = centre des fourchettes : les quatre critères — qui ne différaient que par la façon de traiter l'ambiguïté — n'ont plus rien à départager, et retombent tous sur la même action, avec la même espérance, exactement celle que donnerait la théorie classique de la décision avec une probabilité unique. L'imprécis ne remplace pas le précis : il le contient.