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Le polynôme d'Euler

Nn = n² + n + 41 — jusqu'où une formule peut-elle ne produire que des nombres premiers ?

Posons Nn = n² + n + 41 et calculons les valeurs successives : 41, 43, 47, 53, 61, 71, 83, 97, 113, 131… Toutes premières. La formule semble fabriquer des nombres premiers à volonté. Elle le fait quarante fois de suite, de n = 0 à n = 39, puis s'effondre — et l'effondrement était inscrit dans la formule dès le départ. Cette page calcule tout à l'écran : aucune valeur n'est recopiée d'une table.

Planche 1 La machine à nombres premiers

Chaque case reçoit Nn, puis subit un test de primalité par divisions successives jusqu'à √Nn. Vert : premier. Rouge : composé. Lancez et regardez où la série se brise.

n
Nn = n² + n + 41
√Nn (limite des essais)
plus petit diviseur
verdict
série de premiers
0
nombre premier nombre composé pas encore testé
Le premier nombre composé apparaît pour n = 40 : N40 = 1681 = 41 × 41. La formule a donc fourni 40 nombres premiers consécutifs (n = 0 à 39), le dernier étant N39 = 1601. Elle repart ensuite par intermittence : 1847 et 1933 sont premiers, mais 2021 = 43 × 47 ne l'est pas.

Planche 2 Pourquoi la rupture était inévitable

La panne n'est pas un accident de parcours : elle se lit dans l'écriture même du polynôme. Déroulez le calcul de N40.

étape 1 / 7

La trace du 41 dans toute la suite

Rangeons les valeurs par lignes de 41 cases. Comme Nn ne dépend que de n modulo 41 quand on regarde la divisibilité par 41, les cas fautifs se rangent en colonnes.

n
40
n mod 41
40
Nn
1681
décomposition
41 × 41
divisible par 41 ?
oui
premier composé, divisible par 41 composé, non divisible par 41
Contrôle numérique en cours…

Le théorème général : aucun polynôme n'échappe à la règle

Si P est un polynôme à coefficients entiers et si P(a) = p, alors P(a + kp) ≡ P(a) ≡ 0 (mod p) pour tout entier k. Le polynôme retombe donc fatalement sur des multiples de p. Choisissez a et k, la vérification se fait à l'écran.

p = Na (premier)
n = a + k·p
Nn
Nn ÷ p
reste
Avec a = 0 on retrouve exactement le cas précédent : p = 41, et tous les n multiples de 41 donnent un multiple de 41. Aucun polynôme non constant ne peut donc ne prendre que des valeurs premières ; la seule question qui vaille est combien de temps il y parvient.

Planche 3 La parabole et ses quatre-vingts valeurs

Nn est une parabole d'axe n = −½. D'où l'identité Nn = N−1−n : les valeurs se répondent deux à deux de part et d'autre de l'axe. La série de 40 premiers en cache donc une de 80.

n
12
Nn
197
symétrique −1−n
−13
N−1−n
197
écart
0
écart maximal, −60 ≤ n ≤ 60
0
De n = −40 à n = 39, ce sont 80 entiers consécutifs qui donnent tous un nombre premier — record encore inégalé pour un polynôme de degré 2. En posant m = −n on obtient la forme équivalente m² − m + 41, premier pour m = 1 … 40. Les deux bords cèdent en même temps : N−41 = N40 = 1681.

Planche 4 La famille n² + n + q

Rien n'oblige à s'arrêter à 41. Pour chaque q, comptons combien de valeurs premières consécutives le polynôme fournit à partir de n = 0. La hauteur des barres est cette longueur de série.

q
41
longueur de la série
40
première valeur composée
discriminant 1 − 4q
−163
série = q − 1 ?
oui
qlongueurq − 11 − 4q
Le maximum possible est q − 1 (car n = q − 1 redonne un multiple de q), et il n'est atteint que pour q = 2, 3, 5, 11, 17, 41 — la liste s'arrête là, définitivement. Les discriminants correspondants, −7, −11, −19, −43, −67, −163, sont les nombres de Heegner impairs. Le théorème de Rabinowitsch (1913) explique la coïncidence : la série atteint q − 1 exactement quand le corps quadratique ℚ(√(1−4q)) a un nombre de classes égal à 1, c'est-à-dire quand la factorisation y est unique. Que la liste des neuf nombres de Heegner soit complète n'a été démontré qu'en 1952 par Heegner, puis établi sans lacune par Baker et Stark vers 1967. 41 est donc le dernier de sa lignée.

Planche 5 — signature Ce que 41 laisse derrière lui

La série casse à n = 40, mais le polynôme reste anormalement fertile bien au-delà. Trois épreuves.

A. La diagonale d'Ulam

Enroulons les entiers en spirale à partir de 41 et noircissons les nombres premiers. Les valeurs de n² + n + 41 tombent toutes sur une même diagonale — visible à l'œil nu comme un trait continu.

cases de la spirale
premiers affichés
cases alignées consécutivement premières
rupture des deux côtés
Ulam remarqua ces alignements en 1963 en griffonnant pendant un exposé. Une diagonale de la spirale est un polynôme quadratique : les traits sombres de la spirale sont la trace visuelle des polynômes fertiles, et le plus long d'entre eux est celui d'Euler.

B. La fertilité mesurée

Comparons le nombre de premiers parmi N0 … Nn−1 à ce qu'on attendrait d'entiers ordinaires de même taille, c'est-à-dire à la somme des 1 / ln Nk. Le calcul se fait par crible sur n (pour chaque premier p, on marque les deux racines de n² + n + 41 ≡ 0 mod p), méthode contrôlée contre la division directe.

valeurs premières
proportion
Σ 1 / ln Nk
rapport mesuré
contrôle crible ÷ divisions (n < 3000)
Le rapport ne retombe jamais vers 1 : il se stabilise autour de 6,64. Comme Nn est toujours impair, la comparaison honnête se fait avec les seuls impairs de même taille, et le facteur devient ≈ 3,3. Hardy et Littlewood ont conjecturé cette constante (voisine de 3,32 pour ce polynôme) : elle mesure exactement ce que 41 continue d'apporter longtemps après avoir cessé de produire des premiers d'affilée.

C. L'écho du nombre 163

Le discriminant −163 laisse une trace inattendue en analyse. Calculons eπ√163 en virgule fixe sur 80 décimales (π donné à 100 décimales, racine par Newton en BigInt, exponentielle par série après réduction ex = (ex/256)256).

eπ√163 (constante de Ramanujan)
entier le plus proche
640320³ + 744
écart à l'entier
contrôles e¹ et √2
Douze 9 après la virgule, sans que ce soit un entier. Ce n'est pas un hasard : le même fait — le nombre de classes 1 pour le discriminant −163 — qui donne à n² + n + 41 ses quarante premiers force ici la série du j-invariant à n'avoir presque plus de termes. La curiosité arithmétique de Planche 1 et cette quasi-coïncidence analytique sont le même théorème.

Pour finir Ce qu'il faut retenir

Euler signale ce polynôme en 1772 ; il l'appelait un cas particulièrement heureux de ses numeri idonei. La réponse à la question posée tient en quatre lignes :