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Cahier de physique

La physique mathématique

La physique fournit les phénomènes et les lois ; les mathématiques les formulent, les relient entre eux et en tirent des prévisions. Cinq planches pour voir ce partage du travail à l'œuvre.

Le chemin de la physique mathématique

Un physicien observe : un pendule oscille, une barre chaude se refroidit, une planète s'écarte de sa route. Il en tire une loi, souvent une relation entre des grandeurs et leurs variations. Le mathématicien prend alors le relais : il écrit la loi sous forme d'équation, étudie ses solutions, découvre qu'elle est la même que celle d'un phénomène sans rapport apparent, et en tire des prévisions qu'on pourra confronter à l'expérience.

ÉtapeQuestionOutil mathématiquePlanche
FormulerQuelle équation traduit la loi ?Équations différentielles, équations aux dérivées partielles1, 3
Vérifier la cohérenceLa formule a-t-elle au moins les bonnes unités ?Analyse dimensionnelle, systèmes linéaires2
RelierDeux phénomènes obéissent-ils à la même équation ? Pourquoi certaines quantités se conservent-elles ?Analogies, séries de Fourier, symétries (théorème de Noether)1, 3, 4
PrévoirQue va-t-il se passer ? Qu'est-ce qui cause ce qu'on observe ?Intégration numérique, moindres carrés, problèmes inverses5

Une règle traverse toute la page : chaque nombre affiché est calculé de deux façons indépendantes — par la formule issue des mathématiques et par une « expérience » numérique qui ne connaît que la loi physique — et l'écart entre les deux est affiché.

1

Une équation, trois phénomènes

Qu'ont en commun une masse au bout d'un ressort, un circuit électrique et un pendule ?

Trois lois physiques différentes : la force de rappel d'un ressort (Hooke), la charge d'un condensateur qui traverse une bobine (Kirchhoff), le poids qui ramène un pendule (Newton). Écrites en équations, elles deviennent la même :

x″ + 2ζω₀ x′ + ω₀² x = 0

où x est l'écart à l'équilibre (position, charge ou angle), ω₀ la pulsation propre et ζ le taux d'amortissement. Les mathématiques résolvent cette équation une fois pour toutes : pour ζ < 1, x(t) = x₀ e−ζω₀t (cos ωdt + …), avec ωd = ω₀√(1 − ζ²). Choisissez ω₀ et ζ : la page calcule les réglages physiques de chaque système, simule chacun avec sa propre loi, et compare. Pour le pendule, la loi exacte contient sin θ et non θ : l'équation commune n'est qu'une approximation, d'autant meilleure que l'angle est petit.

Les trois systèmes simulés en même temps. Le ressort et la masse (à gauche), le circuit avec la charge du condensateur (au centre), le pendule (à droite).
Les trois réponses x(t)/x₀ superposées (bleu : ressort, vert : circuit, orange : pendule) et, en pointillé noir, la solution mathématique exacte.
Ressort (m = 1 kg)—
Circuit (L = 0,1 H)—
Pendule (g = 9,81 m/s²)—
Pseudo-période prévue 2π/ωd—
Écart ressort et circuit / solution exacte—
Écart pendule / solution exacte ; période mesurée—
Ce qu'il faut retenir. Le ressort et le circuit suivent la solution mathématique à 10⁻⁹ près, la précision de la simulation : ce sont exactement la même équation, avec des lettres différentes (la masse joue le rôle de l'inductance, la raideur celui de l'inverse de la capacité, le frottement celui de la résistance). Le pendule s'en écarte d'autant plus que l'angle est grand : la physique rappelle que l'équation commune était une approximation. Une seule étude mathématique vaut pour tous les phénomènes qui partagent l'équation.
2

Les dimensions donnent la forme de la loi

Peut-on trouver une loi physique avant même de résoudre la moindre équation ?

Toute grandeur physique a une dimension : une combinaison de masse M, de longueur L et de temps T. Une vitesse est une longueur divisée par un temps (L T⁻¹), une force est M L T⁻². Une loi valable doit avoir la même dimension des deux côtés. Si la période d'un pendule ne dépend que de sa longueur ℓ, de la pesanteur g et de sa masse m, on cherche T = C · ℓa gb mc : l'égalité des dimensions donne trois équations linéaires en a, b, c, que la page résout. C'est l'analyse dimensionnelle (Fourier, 1822 ; Buckingham, 1914).

Elle donne la forme de la loi, jamais le nombre C : pour lui, il faut résoudre l'équation, ou faire l'expérience. La page fait douze « expériences » numériques aux réglages tirés au hasard, et vérifie que le rapport mesuré / formule est toujours le même nombre.

L'expérience simulée pour le premier tirage.
Chaque point est une expérience : en abscisse la combinaison prévue par les dimensions, en ordonnée la grandeur mesurée. Les points s'alignent sur une droite passant par l'origine ; sa pente est la constante C.
Loi trouvée par les dimensions—
Constante C mesurée (moyenne des 12)—
Dispersion de C d'une expérience à l'autre—
Valeur exacte donnée par la résolution de l'équation—
Ce qu'il faut retenir. Sans résoudre aucune équation, les dimensions imposent la forme : la période du pendule varie comme √(ℓ/g) et ne dépend pas de la masse. Les douze expériences, très différentes, donnent toutes le même rapport C (dispersion de l'ordre de 10⁻¹⁰ ou moins), ce qui confirme la forme. Le nombre lui-même — 2π, √2, 1/2 — ne sort que de la résolution de l'équation. Pour la corde, la simulation utilise 40 perles reliées par des ressorts, et C approche 1/2 sans l'atteindre : c'est la trace de ce modèle discret.
3

Les trois grandes équations

Pourquoi la chaleur s'étale-t-elle alors qu'une onde garde sa forme ?

Trois équations aux dérivées partielles (des équations qui relient les variations d'une grandeur u(x, t) dans l'espace et dans le temps) décrivent une immense partie de la physique :

chaleur : ∂u/∂t = κ ∂²u/∂x²     ondes : ∂²u/∂t² = c² ∂²u/∂x²     Laplace : ∂²u/∂x² = 0

La première régit la diffusion (chaleur, encre dans l'eau, prix en finance), la deuxième les ondes (cordes, son, lumière), la troisième les équilibres (potentiel électrique, température qui ne change plus). Une idée de Fourier les relie : décomposer u en ondes sinusoïdales sin(kπx), les modes. Pour la chaleur, le mode k s'éteint comme e−k²π²κt : les détails fins disparaissent les premiers. Pour les ondes, il oscille comme cos(kπct) sans jamais s'éteindre. L'équation de Laplace décrit ce qui reste quand la chaleur a fini d'agir.

Le profil u(x, t) sur une barre (ou une corde) de longueur 1, en bleu ; en gris, le profil de départ ; les instants passés restent en traces pâles.
Les amplitudes des douze premiers modes de Fourier, mesurées sur la simulation (barres) et prévues par la formule (traits rouges).
Temps écoulé—
Écart simulation / solution de Fourier—
——
——
Ce qu'il faut retenir. Même point de départ, trois destins. La chaleur lisse tout : le créneau perd ses angles aussitôt, car ses modes fins s'éteignent en e−k²π²κt, et le taux mesuré sur le premier mode redonne π²κ. L'onde garde tout : la bosse se coupe en deux moitiés qui voyagent sans se déformer, et l'énergie reste constante ; avec un pas de temps réglé exactement sur la vitesse de l'onde, le schéma numérique est même exact. L'équation de Laplace donne l'état final de la chaleur entre deux bords maintenus à des températures différentes : une droite, atteinte à la vitesse du mode le plus lent.
4

Symétries et lois de conservation

Pourquoi l'énergie se conserve-t-elle ? Et le moment cinétique ?

En 1918, Emmy Noether démontre un théorème qui relie deux mondes : à chaque symétrie des lois physiques correspond une quantité conservée. Si la loi ne change pas quand on attend (invariance dans le temps), l'énergie se conserve. Si elle ne change pas quand on tourne la figure (invariance par rotation), le moment cinétique L = x vy − y vx (la « quantité de rotation ») se conserve — c'est ce qui fait qu'une planète balaie des aires égales en des temps égaux.

Expérience : une planète autour d'une étoile. Deux curseurs brisent chacun une symétrie. Le premier ajoute un champ uniforme, qui a une direction privilégiée : la rotation n'est plus une symétrie. Le second fait varier la masse de l'étoile au cours du temps : l'invariance dans le temps disparaît.

L'orbite, parcourue avec un intégrateur de Verlet (celui des simulations de mécanique céleste). La flèche violette indique le champ uniforme. Tout près de l'étoile, la force est légèrement adoucie pour éviter les collisions ; elle reste dirigée vers l'étoile.
Écarts relatifs de l'énergie (rouge) et du moment cinétique (bleu) par rapport à leur valeur de départ, au fil du temps.
Symétries présentes—
Plus grand écart relatif de l'énergie—
Plus grand écart relatif du moment cinétique—
Verdict—
Ce qu'il faut retenir. Sans perturbation, le moment cinétique reste constant à l'arrondi de la machine près (10⁻¹⁴), et l'énergie n'oscille que dans une petite marge due au pas de calcul (10⁻⁶), sans dériver. Le champ uniforme brise la rotation : l'orbite se déforme et le moment cinétique varie franchement, mais l'énergie reste conservée à 10⁻³ près au pire (lors des passages serrés près de l'étoile), car le temps, lui, est toujours symétrique. La masse variable fait l'inverse : l'énergie dérive, le moment cinétique reste fixe, car la force reste dirigée vers l'étoile. Chaque loi de conservation tombe avec sa symétrie, et seulement avec elle.
5

Prévoir l'invisible : Neptune, 23 septembre 1846

Peut-on trouver une planète que personne n'a jamais vue, avec un crayon et la loi de Newton ?

Uranus, découverte en 1781, ne suivait pas la route que prévoyait la loi de Newton : des écarts de quelques dizaines de secondes d'arc s'accumulaient. Plutôt que de douter de la loi, Urbain Le Verrier fit l'hypothèse d'une planète inconnue qui tirait sur Uranus, et résolut le problème inverse : quelle planète, et où, produirait exactement ces écarts ? Le 23 septembre 1846, à Berlin, Johann Galle pointa sa lunette vers la position calculée et trouva Neptune à moins d'un degré de la prévision — il y a 180 ans jour pour jour.

La page refait le raisonnement dans un modèle simplifié (orbites dans un même plan, Neptune sur un cercle, longitudes vues du Soleil). Elle fabrique les observations d'Uranus de 1690 à 1845 (les premières sont de Flamsteed, qui l'avait prise pour une étoile), leur ajoute une erreur de mesure, puis oublie tout de Neptune. Étape 1 : elle cherche la meilleure orbite d'Uranus sans planète extérieure, par moindres carrés ; ce qui reste est le résidu. Étape 2 : pour chaque direction possible de la planète inconnue, elle cherche la masse qui explique le mieux ce résidu, et note la qualité de l'accord. La meilleure direction est la prévision.

Vue de dessus. Uranus (bleu) et sa trace de 1690 à 1846 ; Neptune réelle (gris) le 23 septembre 1846 ; en rouge, la direction essayée par le balayage ; en vert, la direction prévue.
En haut : le résidu d'Uranus en secondes d'arc (points) et ce qu'explique la planète prévue (courbe verte). En bas : le désaccord restant selon la direction essayée ; le creux donne la prévision.
Plus grand résidu d'Uranus—
Direction prévue le 23 septembre 1846—
Direction réelle de Neptune (modèle)—
Erreur de la prévision—
Masse trouvée / masse de Neptune—
Désaccord restant (écart quadratique moyen)—
Ce qu'il faut retenir. Des écarts d'environ une minute d'arc — l'épaisseur d'un cheveu vu à 30 cm — suffisent à désigner une planète à 4 milliards de kilomètres. Avec la bonne distance, le balayage retrouve la direction de Neptune à environ 0,3° près et sa masse à quelques pour cent. Avec l'hypothèse de Le Verrier, trop lointaine, la masse trouvée est deux à trois fois trop grande et la direction se décale d'environ 27° dans ce modèle simplifié, où tout repose sur des cercles ; Le Verrier, lui, laissait à la planète inconnue une orbite elliptique et ajustait bien plus de paramètres : il s'est trompé de moins d'un degré. Augmentez σ : la prévision tient, mais le creux s'élargit. La méthode est celle de toute la physique mathématique : une loi, une équation, et le calcul qui transforme une anomalie en découverte.

Repères historiques

1687Newton, Principia : les lois du mouvement et la gravitation universelle, écrites en langage géométrique.
1747D'Alembert écrit l'équation des cordes vibrantes et sa solution par deux ondes qui voyagent en sens contraires.
1788Lagrange, Mécanique analytique : toute la mécanique tirée d'un principe et d'un calcul, « sans une seule figure ».
1799–1825Laplace, Traité de mécanique céleste ; l'équation qui porte son nom décrit le potentiel de gravitation.
1822Fourier, Théorie analytique de la chaleur : équation de la chaleur, décomposition en modes, et premier usage systématique des dimensions.
1846Le Verrier prévoit Neptune ; Galle l'observe le 23 septembre.
1865Maxwell réunit électricité, magnétisme et lumière en quatre équations ; les ondes électromagnétiques en sortent par le calcul.
1918Emmy Noether : chaque symétrie continue d'une loi physique donne une quantité conservée.
1926–1932Schrödinger, puis von Neumann : la mécanique quantique trouve son cadre mathématique (espaces de Hilbert, opérateurs).
1960Eugene Wigner s'interroge sur « la déraisonnable efficacité des mathématiques dans les sciences de la nature ».

En trois idées

Formuler

Une loi devient une équation. La même équation sert alors à des phénomènes sans rapport apparent : ressort, circuit, pendule ; chaleur, encre, prix.

Relier

Les dimensions donnent la forme des lois, les modes de Fourier relient la chaleur, les ondes et l'équilibre, les symétries expliquent les lois de conservation.

Prévoir

Résoudre l'équation, c'est prévoir. Résoudre le problème inverse, c'est découvrir la cause cachée d'une observation, comme Neptune derrière les écarts d'Uranus.

Pour aller plus loin

Les limites des modèles. Toute équation physique est une approximation valable dans un domaine : le pendule linéaire pour les petits angles, la mécanique de Newton pour les vitesses faibles devant celle de la lumière. L'avance du périhélie de Mercure, que Le Verrier voulut aussi expliquer par une planète inconnue (Vulcain, jamais trouvée), demanda en fait une nouvelle théorie : la relativité générale.

Principes variationnels. Les lois de Newton, l'optique de Fermat et la plupart des équations de la physique s'obtiennent en cherchant ce qui rend minimale (ou stationnaire) une certaine quantité, l'« action ». C'est dans ce cadre que le théorème de Noether prend sa forme générale.

Problèmes inverses. Retrouver une cause à partir de ses effets — une planète à partir d'une orbite, une tumeur à partir d'un scanner, une faille à partir d'ondes sismiques — est souvent instable : de petites erreurs de mesure peuvent déplacer beaucoup la réponse. La planche 5 le montre en augmentant σ.

Analyse dimensionnelle célèbre. En 1950, G. I. Taylor estima l'énergie de la première explosion atomique à partir des seules photographies de la boule de feu, par un raisonnement de dimensions : le rayon croît comme (E t²/ρ)1/5.