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Physique

Le ferromagnétisme : domaines, hystérésis, température de Curie

Pourquoi le fer, le nickel ou le cobalt deviennent-ils des aimants, alors que l'aluminium ou le cuivre restent presque indifférents ? Pourquoi un clou n'est-il pas aimanté tant qu'on ne l'approche pas d'un aimant, et pourquoi le reste-t-il un peu ensuite ? Cinq planches pour suivre les petits aimants atomiques, de leur désordre à l'ordre collectif, puis aux domaines et à la mémoire magnétique.

Un ordre qui naît et disparaît avec la température

Chaque atome de fer porte un minuscule aimant, dû au spin de ses électrons (une rotation propre, sans équivalent exact dans notre monde). Entre atomes voisins agit une force d'origine quantique, l'échange, qui pousse ces aimants à pointer dans le même sens. L'agitation thermique, elle, tend à les désordonner. Au-dessous d'une température critique, la température de Curie, l'ordre l'emporte : des régions entières s'alignent. Au-dessus, le désordre gagne et le fer n'est plus ferromagnétique.

Chaque pixel est un aimant atomique, rouge vers le haut, bleu vers le bas (modèle d'Ising, simulé par l'algorithme de Metropolis). La température monte et descend lentement autour de la température critique.
ComportementCe qui se passe à l'échelle des atomesExemples
DiamagnétismePas d'aimant atomique permanent ; le champ appliqué induit une très faible réponse opposéeEau, cuivre, bismuth, graphite
ParamagnétismeAimants atomiques indépendants, désordonnés, qui s'alignent un peu sous un champ (planche 1)Aluminium, oxygène liquide, sels de gadolinium
FerromagnétismeAimants atomiques alignés spontanément par l'échange, en domaines (planches 2 à 5)Fer, cobalt, nickel, gadolinium, aimants NdFeB
Antiferro- et ferrimagnétismeAimants voisins alignés tête-bêche, qui se compensent tout ou partie (Néel)Oxyde de manganèse ; magnétite, ferrites
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Des aimants atomiques livrés à eux-mêmes

Question : si chaque atome est un aimant, pourquoi la matière n'est-elle pas aimantée ? Parce que, sans interaction entre eux, ces aimants sont ballottés par l'agitation thermique. Un champ B les incite à s'aligner, la température T les disperse, et tout se joue sur le rapport des deux énergies :

x = µBB / (kT)   ·   aimantation relative m = th(x) pour un spin ½

Ici µB = 9,274·10⁻²⁴ J/T est le magnéton de Bohr, l'aimant élémentaire de l'électron, et k = 1,381·10⁻²³ J/K la constante de Boltzmann. Chaque flèche ci-dessous est tirée au sort avec la probabilité que donne la physique statistique (loi de Boltzmann) ; la moyenne observée doit retrouver th(x).

960 aimants indépendants, retirés au sort à chaque image : ■ vers le haut (dans le sens du champ), ■ vers le bas.
Aimantation relative en fonction de x : ■ spin choisi, ■ les autres spins pour comparaison. Point rouge : réglage actuel.
Argument y = gJµBB/(kT), avec g = 2
—
Aimantation mesurée (moyenne des tirages)
—
Théorie (fonction de Brillouin)
—
Pente à l'origine mesurée / (J+1)/(3J)
—
À 300 K sous 1 T (aimant de laboratoire)
—
Ce qu'il faut retenir. Sans interaction, les aimants atomiques ne s'alignent qu'au prix de champs énormes ou de températures glaciales : à température ambiante sous 1 tesla, l'aimantation n'atteint que quelques millièmes de son maximum. En champ faible, elle est proportionnelle à B/T : c'est la loi de Curie (1895). Le fer, lui, s'aimante à saturation sous un champ mille fois plus faible. Il faut donc autre chose : une interaction entre les atomes.
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Le champ moléculaire de Weiss et la température de Curie

Question : comment des aimants qui se désordonnent seuls peuvent-ils s'ordonner ensemble ? En 1907, Pierre Weiss imagine que chaque aimant ressent, en plus du champ extérieur, un champ moléculaire proportionnel à l'aimantation de ses voisins. Plus ils sont alignés, plus ils poussent à l'alignement : la boucle peut s'entretenir d'elle-même. L'aimantation doit alors être solution de l'équation

m = th( m · TC/T )    (sans champ extérieur)

On la résout graphiquement : c'est l'intersection de la droite y = m et de la courbe y = th(m TC/T). La pente de la courbe à l'origine vaut TC/T : si elle dépasse 1, une solution non nulle apparaît. Voilà la température de Curie.

■ droite y = m, ■ courbe th(m·TC/T), ● aimantation spontanée (racine positive trouvée par dichotomie).
Aimantation spontanée en fonction de la température. Au-dessus de TC, elle est nulle ; en vert, la susceptibilité 1/(T − TC) de la loi de Curie-Weiss.
Température
—
Aimantation spontanée m (dichotomie)
—
Contrôle : th(m·TC/T) − m
—
Exposant mesuré près de TC (m ∝ (TC−T)β)
—
Curie-Weiss au-dessus de TC : χ·(T−TC) mesuré
—
Ce qu'il faut retenir. Le modèle de Weiss explique d'un seul geste l'aimantation spontanée, sa disparition brutale à la température de Curie (770 °C pour le fer) et la loi de Curie-Weiss au-dessus. Pierre Curie avait constaté dès 1895 qu'un morceau de fer chauffé au rouge n'est plus attiré par l'aimant. Le modèle prédit un exposant β = ½ près de TC ; les mesures sur le fer donnent plutôt 0,34 : le champ moléculaire, une moyenne, néglige les fluctuations que la simulation d'Ising de l'introduction montre à l'œil. Il restait une énigme : si le fer est aimanté spontanément, pourquoi un clou ne l'est-il pas ? Réponse en planches 3 et 4 : il est découpé en domaines.
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La paroi entre deux domaines

Question : comment passe-t-on d'une région aimantée vers le haut à une région aimantée vers le bas ? Pas d'un coup : l'échange interdit que deux atomes voisins soient trop désalignés. L'aimantation tourne progressivement sur une certaine épaisseur, la paroi de Bloch. Mais le cristal a des directions préférées (l'anisotropie) et chaque atome mal orienté coûte de l'énergie. La paroi résulte d'un compromis :

énergie = ∫ [ A (dθ/dx)² + K sin²θ ] dx  ⟹  θ(x) = 2 arctan ex/δ,   δ = √(A/K),   σ = 4√(AK)

A mesure la raideur de l'échange (en J/m), K le coût de l'anisotropie (en J/m³), σ l'énergie de la paroi par mètre carré. On part d'une rotation régulière et on laisse la paroi « se détendre » : chaque aimant se tourne vers la position qui diminue l'énergie, jusqu'à l'équilibre.

En haut, les aimants atomiques tournent d'une direction à l'autre (vue en perspective). En bas, l'angle θ : ■ calcul pas à pas, ■ formule exacte 2 arctan ex/δ, ■ point de départ.
Épaisseur caractéristique δ = √(A/K)
—
Largeur visible de la paroi πδ
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Énergie de paroi calculée
—
Formule σ = 4√(AK)
—
Écart maximal au profil exact
—
Ordre de convergence mesuré (N puis 2N points)
—
Écart entre énergie d'échange et d'anisotropie, point par point (diminue quand on affine le calcul)
—
Ce qu'il faut retenir. Une paroi fait quelques dizaines de nanomètres dans le fer, soit plus de deux cents distances atomiques, un nanomètre à peine dans un aimant NdFeB très anisotrope, et près d'un micromètre dans le permalloy, alliage « doux » presque sans anisotropie. Son énergie σ se mesure en millijoules par mètre carré. Les deux termes y sont exactement égaux en tout point, signe d'un compromis parfait. Les valeurs de A et K sont des ordres de grandeur typiques.
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Pourquoi le fer se découpe en domaines

Question : si les parois coûtent de l'énergie, pourquoi en créer ? Parce qu'un bloc aimanté d'un seul tenant fabrique autour de lui un champ de fuite qui coûte beaucoup plus. En découpant le bloc en bandes alternées de largeur D, les pôles nord et sud se côtoient à la surface et le champ de fuite se referme de près : son énergie diminue comme D. Mais il faut payer une paroi tous les D. Pour une plaque d'épaisseur L aimantée perpendiculairement (modèle de Kittel, 1946) :

e(D) = c µ₀Ms² D + σL/D  ⟹  D* = √( σL / (c µ₀Ms²) ),   c = 7ζ(3)/(2π³) ≈ 0,1357

Ms est l'aimantation à saturation (1,71·10⁶ A/m pour le fer). La constante c vient du calcul du champ de fuite d'un damier de pôles par série de Fourier ; ζ(3) = 1,2020569… est la constante d'Apéry.

Coupe de la plaque : domaines alternés (■ haut, ■ bas) et champ de fuite qui se referme près des faces. Le nombre de bandes dessinées est plafonné pour rester lisible.
■ champ de fuite, ■ parois, ■ total ; le point rouge est le minimum trouvé par section dorée.
Constante c : série de Fourier (10⁶ termes)
—
7ζ(3)/(2π³)
—
Largeur optimale D* (section dorée)
—
Formule √(σL/(cµ₀Ms²))
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Pente mesurée de log D* contre log L
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Énergie avec domaines / plaque uniforme
—
Ce qu'il faut retenir. À l'optimum, les deux énergies sont égales, et la largeur des domaines croît comme la racine carrée de l'épaisseur : une plaque de fer d'un millimètre se découpe en bandes de quelques micromètres. Un clou est donc un patchwork de domaines orientés dans tous les sens, dont les aimantations se compensent : il n'attire rien. Approchez un aimant : les parois se déplacent, les domaines bien orientés grossissent, et le clou s'aimante. Mais les parois accrochent sur les défauts du métal, et c'est là que naît la mémoire magnétique.
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L'hystérésis : la mémoire des aimants

Question : pourquoi un aimant garde-t-il son aimantation quand on retire le champ ? Prenons le cas le plus simple : un grain si petit qu'il ne contient qu'un seul domaine (modèle de Stoner et Wohlfarth, 1948). Son aimantation hésite entre les deux sens de son axe facile ; un champ h, appliqué sous un angle ψ, incline le paysage d'énergie. Tant qu'un creux existe, l'aimantation y reste coincée, même si l'autre creux est devenu plus profond.

e(θ) = ½ sin²θ − h cos(θ − ψ)    basculement pour hb = 1 / (cos2/3ψ + sin2/3ψ)3/2

Le champ h est ici compté en unités du champ d'anisotropie HK = 2K/(µ₀Ms), et θ est l'angle de l'aimantation avec l'axe facile.

Paysage d'énergie e(θ) : la bille rouge est l'aimantation, qui suit son creux tant qu'il existe. Quand le creux s'efface, elle tombe dans l'autre : c'est le basculement.
Aimantation mesurée le long du champ, m = cos(θ − ψ), pendant que le champ va et vient entre −1,5 et +1,5. Les traits verts marquent ±hb prévu par la formule.
Champ de basculement mesuré (suivi du creux, dichotomie)
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Formule de l'astroïde
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Aimantation rémanente (h = 0 après saturation)
—
Prévu : cos ψ
—
Plan des champs : h∥ le long de l'axe facile, h⊥ en travers. À l'intérieur de l'astroïde (courbe verte), deux creux coexistent : le grain a de la mémoire. À l'extérieur, un seul : le champ impose le sens. Faites glisser le point rouge.
Paysage d'énergie pour le champ choisi, et ses creux comptés numériquement.
Nombre de creux au point choisi
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Prévu par l'astroïde |h∥|2/3 + |h⊥|2/3 < 1
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Accord sur une grille de 160 × 160 champs
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Quatre cents grains aux axes faciles répartis dans toutes les directions du plan (les calculs portent sur deux mille). Chaque flèche est l'aimantation d'un grain ; le champ est horizontal.
Cycle d'hystérésis de l'ensemble. ● rémanence, ● champ coercitif (aimantation nulle).
Rémanence mesurée mr
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Prévue : moyenne de |cos ψ| = 2/π
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Champ coercitif mesuré (en unités de HK)
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Aire du cycle ∮ m dh (énergie perdue par cycle)
—
Ce qu'il faut retenir. L'aimantation d'un grain ne dépend pas seulement du champ présent mais du chemin parcouru : c'est l'hystérésis (du grec « retard »). Le cycle se lit comme une fiche d'identité. Large (grand champ coercitif) : le matériau est dur, il fait un bon aimant permanent, une bonne bande magnétique ou un bon disque dur, dont chaque bit est un petit groupe de grains. Étroit : le matériau est doux, idéal pour les transformateurs et les moteurs, car l'aire du cycle est de l'énergie changée en chaleur à chaque aller-retour, cinquante fois par seconde sur le réseau. Réduisez l'amplitude du champ au-dessous de 0,5 (le plus petit champ de basculement, atteint pour ψ = 45°) : plus aucun grain ne se retourne et le cycle se referme.

Comment on a compris le ferromagnétisme

1881James Alfred Ewing étudie le « retard » de l'aimantation du fer et invente le mot hystérésis.
1895Pierre Curie : la susceptibilité des paramagnétiques varie comme 1/T, et le fer perd son ferromagnétisme au-delà d'une température critique.
1907Pierre Weiss propose le champ moléculaire et les domaines, sans pouvoir encore les voir.
1919Barkhausen entend, dans un haut-parleur, les craquements des parois qui sautent d'un défaut à l'autre.
1928Heisenberg explique le champ moléculaire : c'est l'échange, un effet quantique du principe de Pauli.
1931Francis Bitter rend les domaines visibles avec une poudre de magnétite très fine.
1932Felix Bloch décrit la structure des parois.
1935Landau et Lifshitz calculent la forme des domaines à partir du bilan d'énergie.
1946Charles Kittel établit la loi en racine carrée de la largeur des domaines.
1948Stoner et Wohlfarth : le modèle du grain unique et son astroïde ; Louis Néel explique le ferrimagnétisme (prix Nobel 1970).
1982Masato Sagawa met au point l'aimant néodyme-fer-bore, le plus puissant des aimants permanents.

En trois idées

Un ordre collectif

L'échange aligne les aimants atomiques voisins ; l'agitation thermique les disperse. Sous la température de Curie, l'ordre gagne et l'aimantation apparaît spontanément.

Un découpage économe

Pour limiter son champ de fuite, le métal se découpe en domaines séparés par des parois de quelques dizaines de nanomètres. Un clou ordinaire n'est pas aimanté parce que ses domaines se compensent.

Une mémoire

Les parois accrochent et les grains hésitent entre deux creux d'énergie : l'aimantation dépend de l'histoire. Aimants permanents et stockage magnétique en vivent ; les transformateurs en paient le prix.

Pour aller plus loin

Le paradoxe de Brown. Le modèle de Stoner-Wohlfarth prévoit pour un aimant NdFeB un champ coercitif égal au champ d'anisotropie, soit environ 7,7 T. Les meilleurs aimants réels plafonnent vers 2 à 3 T : le retournement s'amorce toujours sur un défaut, là où l'anisotropie est affaiblie. Tout l'art des fabricants consiste à soigner les joints de grains, souvent en y ajoutant du dysprosium.

Au-delà du champ moyen. Le modèle de Weiss donne un exposant β = ½ et surestime la température de Curie. La solution exacte d'Onsager pour le modèle d'Ising plan donne β = 1/8 ; en trois dimensions, β ≈ 0,33, proche des mesures sur le fer. Voir la page du cahier consacrée au modèle d'Ising.

Superparamagnétisme. Si le grain est trop petit, l'agitation thermique suffit à franchir la barrière entre les deux creux, qui vaut KV pour un grain de volume V : le grain oublie son aimantation. C'est la limite physique de la densité des disques durs, repoussée en utilisant des matériaux plus anisotropes.

Magnétisme des roches. En refroidissant sous leur température de Curie (585 °C pour la magnétite), les laves figent le champ terrestre du moment. C'est ainsi qu'on a découvert les inversions du champ et l'expansion des fonds océaniques.