Cahier de géométrie • Projection • Vision

La perspective en mathématiques

De l'œil du peintre du Quattrocento au capteur d'un satellite, une seule construction : faire passer un rayon visuel par un centre de projection et noter où il perce un plan image. Cinq planches, chacune vérifiée par deux méthodes de calcul indépendantes.

Projection centralePoints de fuiteBirapportCoordonnées homogènesDe 1435 à aujourd'hui

De la vision à la géométrie

Dans une perspective centrale, on choisit un centre de projection O — l'œil, ou le centre optique d'un objectif — et un plan image Π. Pour tout point M de l'espace, son image M′ est l'intersection de la droite OM avec Π.

Construction géométrique

Cette définition ne dépend d'aucun dessin particulier : elle vaut dans le plan, dans l'espace à trois dimensions, et plus généralement en toute dimension.

M′ = (OM) ∩ Π

Le rayon visuel est la droite qui passe par O et par M ; M′ en est le seul point commun avec Π.

La formule qui gouverne tout

Plaçons l'œil à l'origine O=(0,0,0) et le plan image en z=f. Pour M=(x,y,z), avec z≠0 :

x′ = f·x/z     y′ = f·y/z

Le facteur f/z explique à lui seul pourquoi un objet éloigné paraît petit. Les cinq planches qui suivent vérifient chacune une facette de cette formule par une seconde méthode de calcul, indépendante de la première.

Remarque : la perspective artistique est une application concrète de la projection centrale. La géométrie projective est plus vaste : elle étudie ce que ces transformations conservent, indépendamment des distances et des angles — c'est l'objet des planches 3 et 4.
Planche 1 / 5

1. Projeter un cube

Faites varier la focale, l'éloignement et la rotation. Chaque sommet est projeté par x′=f·x/z ; un sommet témoin (marqué en or) est en plus recalculé par une méthode totalement différente — une recherche de racine par dichotomie sur le paramètre du rayon visuel — pour vérifier que les deux s'accordent.

Formule x′=f·x/z
Dichotomie sur le rayon (60 itér.)
Écart :
arêtescentre optiquesommet témoin
Planche 2 / 5

2. Points de fuite et ligne d'horizon

Deux rails parallèles, de direction d=(dx,dy,dz), sont projetés point par point. La formule place leur point de fuite en V=(f·dx/dz, f·dy/dz). On le vérifie en prolongeant à l'écran les deux rails projetés et en calculant leur intersection réelle — deux calculs indépendants qui doivent tomber au même pixel.

V par la formule
V par intersection des rails
Écart :

railspoint de fuitehorizon
direction d=(dₓ,dᵧ,d_z) → point de fuite V ∝ (dₓ,dᵧ,d_z,0)

Le quatrième coefficient nul caractérise, en coordonnées homogènes, un point à l'infini — voir la planche 4.

Planche 3 / 5

3. Le birapport, seul invariant

Une projection centrale déforme les distances et les angles, mais conserve une seule quantité numérique : le birapport de quatre points alignés.

PropriétéConservée ?Commentaire
Alignement, incidenceOuiUne droite reste une droite.
Birapport de 4 points alignésOuiL'invariant numérique fondamental — planche ci-dessous.
Distances, angles, parallélismeNonUne longueur dépend de la profondeur ; des parallèles peuvent converger.

A, B, C, D sont projetés depuis un centre S sur une seconde droite. Le birapport (A,B;C,D)=((c−a)/(c−b))÷((d−a)/(d−b)) est calculé sur la droite d'origine, puis recalculé sur les quatre points projetés — deux calculs sur deux droites différentes, censés coïncider exactement.

Birapport sur la droite 1
Birapport sur la droite 2 (image)
Écart :
droite 1centre Sdroite 2 (image)
Planche 4 / 5

4. Coordonnées homogènes : un seul cadre pour le fini et l'infini

Un point ordinaire M=(x,y,z) s'écrit M ~ (X,Y,Z,W), avec x=X/W, y=Y/W, z=Z/W. Deux quadruplets proportionnels représentent le même point : (X,Y,Z,W) ~ (λX,λY,λZ,λW).

P = ⎡f 0 0 0⎤
   ⎢0 f 0 0⎥
   ⎣0 0 1 0⎦    [ũ ṽ w̃]ᵀ = P·[X Y Z W]ᵀ, u=ũ/w̃, v=ṽ/w̃

La troisième ligne de P ignore W : c'est algébriquement pourquoi l'image ne dépend pas du facteur d'échelle λ, ni même de l'existence de W (cas W=0, point à l'infini).

Pourquoi ça marche géométriquement : multiplier (X,Y,Z) par λ revient à choisir un autre point sur le même rayon visuel passant par O — or, par définition, tous les points d'un même rayon ont la même image M′. Faites glisser λ : le point bouge sur son rayon, mais son image reste clouée sur le plan Π.
Planche 5 / 5 — signature

5. Cinq siècles, une seule formule

De la toile quadrillée d'Alberti au capteur d'un satellite, h′=f·H/z ne change jamais. Parcourez cinq usages historiques et actuels ; chaque valeur est recalculée par une seconde voie, purement trigonométrique — un angle sous-tendu θ=atan(H/2z) puis h′=2f·tanθ — qui doit retomber sur f·H/z à la précision d'une machine.

h′ = f·H/z
h′ = 2f·tan(atan(H/2z))
Écart :

📷 Vision par ordinateur

Modèle sténopé, calibration, reconstruction 3D et photogrammétrie.

🎮 Graphisme 3D

Matrices de modèle, de vue et de projection appliquées par le GPU à chaque sommet.

🤖 Robotique

Le SLAM combine géométrie projective, suivi de points et estimation du mouvement.

🏛 Architecture

Anticiper l'apparence d'un volume et contrôler visuellement ses lignes de fuite.

🛰 Télédétection

Orthorectification, assemblage d'images, mesure à partir de vues aériennes ou satellitaires.

🧠 Géométrie moderne

Langage naturel pour les coniques, les dualités et de nombreuses constructions algébriques.

Repères historiques

XVe siècleBrunelleschi

Expérimente une construction géométrique de la perspective linéaire à Florence.

1435Leon Battista Alberti

Formalise les règles de la perspective dans De pictura — la costruzione legittima.

XVIIe siècleGirard Desargues

Développe une théorie des projections, fondatrice de la géométrie projective.

XIXe sièclePoncelet, Möbius…

La discipline devient une branche autonome, puissante et algébrique.

À retenir

Pourquoi les objets lointains paraissent-ils petits ?

Leurs coordonnées projetées sont multipliées par f/z ; quand z augmente, ce facteur diminue — planche 1 et planche 5.

Pourquoi des parallèles se rencontrent-elles dans l'image ?

Une direction de l'espace correspond à un point à l'infini (W=0) ; sa projection produit un point de fuite bien défini — planches 2 et 4.

Quelle grandeur résiste à la perspective ?

Le birapport de quatre points alignés, contrairement aux longueurs et aux angles — planche 3.

Idée synthétique :

La perspective n'est pas seulement une technique pour dessiner « comme l'œil voit ». En ajoutant des points à l'infini et en utilisant les coordonnées homogènes, on obtient un cadre unique où points finis et directions se manipulent avec la même matrice — le langage naturel de la vision, de l'imagerie et de la géométrie projective.