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Cahier de géométrie · Algèbre et analyse

Les nombres complexes
et ce qu’ils calculent à notre place

On raconte souvent que les nombres complexes ont été inventés pour résoudre x² + 1 = 0. C’est faux : devant cette équation, les algébristes se contentaient de dire qu’elle n’avait pas de solution. Ils ont été contraints aux imaginaires par les équations du troisième degré, où la formule de Cardan traverse les racines de nombres négatifs pour retomber sur trois solutions parfaitement réelles. Ces cinq planches suivent ce fil : d’abord un plan où le produit devient une rotation, puis l’équation qui a tout déclenché, ensuite le travail que ces nombres font pour nous en trigonométrie et en électricité, enfin la raison profonde pour laquelle on n’a plus jamais eu besoin d’en inventer d’autres.

Planche 1

Un nombre, un point, deux lectures

Un nombre complexe z = a + ib est un point du plan. L’addition y translate, mais c’est la multiplication qui donne au plan sa géométrie : multiplier par z₂ fait tourner de arg z₂ et agrandir de |z₂|. Déplacez les deux points à la souris ; le triangle gris (O, 1, z₂) et le triangle bleu (O, z₁, zz₂) restent semblables, c’est toute la définition du produit.

z₁ z₂ z₁+z₂ z₁·z₂ glisser les points

Lectures

z₁
|z₁| · ei·arg
z₂
|z₂| · ei·arg
z₁ + z₂
z₁ · z₂

Contrôles

|z₁z₂| − |z₁||z₂|
arg(z₁z₂) − (arg z₁ + arg z₂)
rapport de similitude des 2 triangles

Ce qu’il faut retenir

Le produit additionne les arguments et multiplie les modules. C’est pourquoi i² = −1 n’a rien de mystérieux : i est le quart de tour, et deux quarts de tour font le demi-tour, c’est-à-dire la multiplication par −1. Appuyez sur « Multiplier par i » quatre fois de suite pour le voir.

Planche 2

Multiplier, c’est tourner : similitudes et racines

Puisque multiplier fait tourner et agrandir, l’application zaz + b est exactement la similitude directe du plan : elle conserve les angles et multiplie toutes les longueurs par le même facteur |a|. À droite, la question inverse : quels nombres élevés à la puissance n redonnent 1 ? La réponse est un polygone régulier, et sa symétrie impose que la somme des sommets soit nulle.

Contrôles de la similitude

rapport des longueurs mesuré
écart au facteur |a|
angle source − angle image
point fixe b/(1−a)

Contrôles

|somme des n racines|
produit des racines de l’unité
max |zkn − w|

Ce qu’il faut retenir

Toute similitude directe du plan s’écrit avec un seul nombre complexe. Et tout nombre non nul possède exactement n racines n-ièmes, régulièrement réparties sur un cercle : la division de l’argument par n laisse n choix, un par tour supplémentaire. Leur somme est nulle parce qu’un polygone régulier a son centre de gravité au centre.

Planche 3

L’équation qui a forcé la main : Bombelli, 1572

Voici le vrai acte de naissance. L’équation x³ = 15x + 4 a trois racines réelles, dont 4 qui se voit à l’œil nu. Mais la formule de Cardan, seule méthode générale connue, exige de calculer √(4 − 125) = √(−121). Bombelli a osé poursuivre le calcul avec ce symbole interdit — et il est retombé sur 4. On ne pouvait plus le rejeter : l’imaginaire servait à trouver du réel.

Le calcul, vérifié terme à terme

discriminant −4p³ − 27q²
|2 + 11i|
arg(2 + 11i)
racine cubique retenue
(2 + i)³ − (2 + 11i)
les trois racines réelles
max |x³ − 15x − 4| sur ces racines

Un polynôme quelconque

max |P(racine)| (Durand–Kerner)
coefficients reconstitués, écart max
racines réelles / non réelles

Ce qu’il faut retenir

Quand le discriminant d’une cubique est positif — donc quand les trois racines sont réelles — la formule de Cardan passe obligatoirement par les imaginaires. C’est le casus irreducibilis : on a démontré depuis qu’aucun détour par les seuls réels n’est possible. Les nombres complexes ne sont donc pas un confort de notation, ils sont un passage obligé.

Planche 4

Ce qu’ils calculent à notre place

Passé le stade de la curiosité, les complexes sont devenus des machines à supprimer du travail. Trois exemples où un calcul pénible en réels devient une simple opération dans le plan : les identités trigonométriques deviennent du binôme de Newton, une équation différentielle de circuit devient une division, et l’addition de dizaines de sinusoïdes devient une addition de vecteurs.

cos nθ polynôme en cos θ

La formule de Moivre dit que (cos θ + i sin θ)n = cos nθ + i sin nθ. On développe le membre de gauche par le binôme de Newton, on identifie les parties réelles, et l’identité trigonométrique tombe toute seule.

Contrôles

écart max sur [0, π] (1000 points)
linéarisation de cosnθ
écart max de la linéarisation

Ce qu’il faut retenir

Aucune de ces identités n’a besoin d’être mémorisée : elles se retrouvent en trente secondes par le binôme. Les coefficients obtenus sont ceux des polynômes de Tchebychev, et l’opération inverse — la linéarisation — transforme un produit de cosinus en somme, ce qui est précisément ce qu’on demande avant d’intégrer.

tension u(t) courant i(t) points Runge–Kutta

Un circuit R, L, C en série obéit à L·i′ + R·i + (1/C)∫i = u. En régime sinusoïdal établi on remplace u par Ueiωt ; dériver devient multiplier par iω, et l’équation différentielle se réduit à une division par l’impédance Z = R + i(Lω − 1/Cω).

Lectures

Z = R + i·X
|Z| (Ω) — amplitude I₀ (A)
déphasage −arg Z
résonance f₀ = 1/2π√(LC)
écart max Runge–Kutta / formule complexe

Ce qu’il faut retenir

Le contrôle vaut la peine d’être regardé : on intègre l’équation différentielle réelle au pas à pas (Runge–Kutta d’ordre 4), en partant du repos, pendant quarante périodes, puis on compare les dernières oscillations à ce qu’annonce une seule division complexe. L’écart tombe au niveau de l’erreur d’intégration, de l’ordre de 10−10. Toute l’électrotechnique repose sur ce raccourci.

vecteurs de Fresnel résultante intensité I(φ)

Additionner N sinusoïdes de même fréquence mais de phases différentes, c’est additionner N vecteurs. Mis bout à bout, ils s’enroulent sur un cercle et la résultante se lit comme une corde : c’est le calcul du réseau de diffraction, qui donne l’amplitude sin(Nφ/2)/sin(φ/2) sans une seule ligne de trigonométrie.

Contrôles

amplitude par somme vectorielle
formule |sin(Nφ/2) / sin(φ/2)|
écart
phase de la résultante
écart à la phase moyenne (N−1)φ/2

Ce qu’il faut retenir

Quand φ est un multiple de 2π, tous les vecteurs pointent dans la même direction et l’amplitude vaut N : ce sont les maxima principaux du réseau. Entre deux maxima, le polygone se referme exactement N−1 fois, ce qui donne les N−1 zéros. La géométrie remplace ici tout un chapitre de calcul.

Planche 5

Élément signature — le degré se compte en tours

Reste la question de fond : en ajoutant i, a-t-on ouvert une boîte sans fond ? Faudra-t-il inventer d’autres nombres pour résoudre z⁵ − 3z² + 1 = 0 ? Non, et c’est le théorème de d’Alembert–Gauss. Sa plus belle démonstration ne calcule rien : elle compte des tours. Trois volets pour la voir, la colorier, et surprendre les racines en train de quitter la droite réelle.

I. Le lacet qui doit passer par zéro

plan de départ — cercle |z| = R
plan d’arrivée — image P(cercle)

Le compte des tours

nombre de tours autour de 0
degré du polynôme
min |P(z)| sur le cercle
rayon critique (dichotomie, 60 pas)
racine capturée puis affinée (Newton)
|P(racine)|

Pour R très petit, l’image est un petit lacet autour de P(0) qui ne fait aucun tour autour de l’origine. Pour R grand, le terme zn écrase les autres et l’image fait exactement n tours. Un nombre de tours ne peut pas sauter de 0 à n continûment sans que le lacet traverse l’origine : il existe donc un z tel que P(z) = 0.

II. Colorier le plan : voir toutes les racines d’un coup

teinte = argument  ·  stries = lignes de module constant

Comment lire l’image

toutes les teintes convergent, sens directun zéro
toutes les teintes convergent, sens inverseun pôle
nombre de tours de couleurordre de multiplicité
zéros détectés dans la fenêtre

Chaque point du plan reçoit la couleur de l’argument de son image, et s’éclaircit quand le module franchit une puissance de 2. Un zéro double, comme celui en z = 1 de la dernière fonction, fait défiler la roue des couleurs deux fois quand on tourne une fois autour de lui : la multiplicité se compte à l’œil.

III. L’instant où les racines quittent la droite réelle

racines dans le plan courbe réelle y = P(x)

On fait glisser le terme constant de z³ − 3z + c. Tant que c < 2, la courbe coupe trois fois l’axe. En c = 2 deux racines se rejoignent en z = 1, et au-delà elles décollent à la verticale, devenues conjuguées. La courbe réelle ne montre plus qu’une intersection : les deux autres solutions n’ont pas disparu, elles ont quitté la droite.

Lectures

racines
nombre de racines réelles
somme des racines (doit être 0)
produit des racines (doit être −c)
|Im| / √(c − 2) au décollage

Ce qu’il faut retenir

Le corps des complexes est algébriquement clos : tout polynôme de degré n à coefficients complexes y possède exactement n racines, multiplicités comprises. En ajoutant une seule racine à une seule équation, x² + 1 = 0, on les a toutes obtenues d’un coup. C’est pour cette raison qu’après i on n’a plus jamais eu à inventer de nombre pour résoudre une équation polynomiale — les quaternions de Hamilton, eux, répondront à une tout autre question, celle des rotations de l’espace.

Et le décollage vertical du troisième volet n’est pas un accident : au voisinage d’une racine double, l’écart des deux racines varie comme la racine carrée du paramètre. C’est la raison pour laquelle une racine double est numériquement si instable — une erreur de 10−16 sur un coefficient déplace les racines de 10−8.