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Cahier de Mathématiques — Arithmétique et approximation

La répartition des nombres premiers

Du crible d'Ératosthène à la formule explicite de Riemann : comment une suite qui semble sans loi finit par obéir, terme après terme, à une musique de zéros.

1Le crible d'Ératosthène

Vers 240 av. J.-C. — on ne cherche pas les premiers, on élimine les autres.

Le crible s'arrête tôt : dès que p² dépasse N, tout ce qui reste debout est premier. Aucun nombre composé ≤ N ne peut échapper, puisqu'il possède forcément un facteur premier ≤ √N.

Le crible donne la liste, pas la loi. Il fabrique les premiers un à un sans jamais dire combien il y en aura — c'est précisément la question de la planche suivante.

2π(x) et ses trois approximations

Théorème des nombres premiers (Hadamard et de la Vallée Poussin, 1896) : π(x) ~ x / ln x.

π(x), l'escalier exact x / ln x Li(x) = ∫2x dt/ln t R(x), fonction de Riemann

x / ln x donne le bon ordre de grandeur mais reste toujours en retard : à 106 il manque près de 8 %. Li(x), l'intégrale logarithmique, colle infiniment mieux — parce qu'elle intègre la densité locale 1/ln t au lieu de la supposer constante. R(x) = Σ μ(n)/n · li(x1/n) corrige encore Li en retranchant les carrés, cubes… de premiers.

Li(x) semble majorer π(x) pour toujours. Littlewood a démontré en 1914 que la différence change de signe une infinité de fois ; le premier changement, jamais atteint par le calcul, se situe quelque part au-delà de 1019 (nombre de Skewes).

3La spirale d'Ulam

Stanisław Ulam, 1963, sur un coin de bloc-notes pendant un exposé ennuyeux.

On écrit les entiers en spirale et on noircit les premiers : au lieu d'une poussière uniforme apparaissent des diagonales. Chaque diagonale de la spirale est un polynôme quadratique 4n² + bn + c ; certains sont anormalement riches en premiers, comme le célèbre n² + n + 41 d'Euler, premier pour n = 0 … 39.

La spirale ne prouve rien, mais elle montre l'essentiel : les premiers sont irrégulièrement répartis et statistiquement structurés. Conjecture F de Hardy–Littlewood (1923) : on sait prédire la densité de chaque diagonale, on ne sait démontrer qu'aucune n'en contient une infinité.

4Écarts, jumeaux et courses

Trois façons de regarder le désordre local d'une suite globalement régulière.

5Élément signature — la formule explicite

Riemann, 1859 : les zéros de ζ ajoutés un à un recollent la courbe lisse sur les marches de l'escalier.

ψ(x) = Σpk ≤ x ln p — l'escalier approximation par les K premiers zéros

ψ(x) = x − Σρ xρ/ρ − ln 2π − ½ ln(1 − x−2)

La fonction de Tchebychev ψ monte d'une marche de hauteur ln p à chaque puissance de premier. Le terme principal est simplement x : voilà le théorème des nombres premiers. Tout le reste — chaque marche, chaque irrégularité — est écrit dans la somme sur les zéros non triviaux ρ = ½ + iγ de la fonction zêta.

Chaque zéro apporte une onde −2√x cos(γ ln x − φ) / |ρ| : une sinusoïde pure en ln x, de période 2π/γ, d'amplitude √x/|ρ|. Aucune ne connaît les nombres premiers ; leur somme les reconstitue exactement.

L'onde d'un seul zéro

Si tous les zéros ont bien pour partie réelle ½ — hypothèse de Riemann — alors toutes ces ondes ont exactement la même amplitude √x et l'erreur du théorème des nombres premiers reste en O(√x ln²x). Un seul zéro décalé à droite de ½ ferait enfler une onde et déréglerait durablement l'escalier.   Crible complet jusqu'à 106, 50 premiers zéros non triviaux de ζ tabulés.