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Cahier de logique

La métamathématique : quand les théories deviennent des objets

Un énoncé est une suite de symboles, une démonstration une suite d’énoncés, une théorie un ensemble d’axiomes. On peut donc les compter, les coder, les comparer à des structures… et démontrer des théorèmes sur eux.

Le texte, et ce qu’il veut dire

« En logique mathématique, les énoncés et les théories deviennent des objets mathématiques à part entière. On leur applique des théorèmes rigoureux : complétude de Gödel (1929), tout énoncé logiquement valide est démontrable ; incomplétude de Gödel (1931), dans tout système formel cohérent capable de faire de l’arithmétique, il existe des énoncés vrais mais indémontrables ; théorie des modèles, étude des structures mathématiques qui satisfont un ensemble donné d’axiomes. »

Tout repose sur la distinction entre deux mondes. La syntaxe : les suites de symboles et les règles qui permettent d’en déduire d’autres ; on y parle de démontrable. La sémantique : les structures (ensembles munis d’opérations) dans lesquelles un énoncé est vrai ou faux ; on y parle de valide (vrai dans toutes les structures) et de modèle (structure où tous les axiomes sont vrais). La métamathématique étudie les ponts entre les deux.

1929 Complétude

Pour la logique du premier ordre (quantificateurs sur des éléments), le pont est parfait : valide ⟹ démontrable. Ce qui est vrai partout a une preuve ; ce qui n’a pas de preuve a un contre-modèle. Planche 2.

1931 Incomplétude

Mais pour une théorie particulière, comme l’arithmétique, le pont vers la structure visée (les entiers ℕ) est rompu : certains énoncés vrais dans ℕ ne sont pas démontrables. Planches 1, 3 et 4.

1950 Théorie des modèles

On étudie pour elles-mêmes les structures qui satisfont des axiomes donnés : combien y en a-t-il, en quoi diffèrent-elles, quels énoncés les séparent. Planche 5.

Il n’y a pas de contradiction entre les deux théorèmes de Gödel : un énoncé indécidable de l’arithmétique est vrai dans ℕ mais faux dans un autre modèle des axiomes. Il n’est donc pas valide, et la complétude ne lui promet aucune preuve.

Repères

1915Löwenheim, puis Skolem (1920) : une théorie qui a un modèle infini a un modèle dénombrable. Premier théorème de théorie des modèles.
1928Hilbert et Ackermann posent deux questions : la logique du premier ordre est-elle complète ? Existe-t-il une méthode mécanique pour décider de la validité (Entscheidungsproblem) ?
1929Gödel, dans sa thèse, répond oui à la première : théorème de complétude (publié en 1930).
1931Gödel, « Sur les propositions formellement indécidables des Principia Mathematica et des systèmes apparentés » : les deux théorèmes d’incomplétude.
1933Tarski : la notion de vérité d’une théorie ne peut pas être définie dans cette théorie elle-même.
1936Church et Turing répondent non à la seconde question : la validité n’est pas décidable. Rosser renforce le premier théorème d’incomplétude ; Gentzen démontre la cohérence de l’arithmétique, mais avec un moyen plus fort qu’elle (récurrence jusqu’à l’ordinal ε₀).
1936Malcev : théorème de compacité en toute généralité (un ensemble d’axiomes a un modèle dès que chacune de ses parties finies en a un).
1950Tarski, Robinson, Malcev : la théorie des modèles devient une discipline, avec ses propres méthodes.
1955Löb : un énoncé qui affirme sa propre démontrabilité est démontrable.
1970Matiiassevitch : aucune méthode ne décide si une équation diophantienne a des solutions (dixième problème de Hilbert), prolongement direct des idées de Gödel.
1977Paris et Harrington : premier énoncé « naturel » de combinatoire, vrai mais indémontrable dans l’arithmétique de Peano.
Planche 1

Les énoncés deviennent des nombres

Première étape de Gödel : transformer chaque énoncé de l’arithmétique en un entier, de façon à ce que les questions sur les énoncés deviennent des questions sur les entiers. On donne un numéro à chacun des 13 symboles ; un énoncé s₁s₂…sk reçoit le nombre de Gödel 2code(s₁) × 3code(s₂) × 5code(s₃) × …, les nombres premiers successifs portant les symboles successifs. Comme la décomposition en facteurs premiers est unique, on retrouve l’énoncé à partir du nombre.

Énoncé
l’énoncé (modifiable avec les touches ci-dessus)
Chaque symbole est porté par un nombre premier ; la hauteur de la barre est le numéro du symbole, c’est-à-dire l’exposant. Couleurs : bleu termes, vert égalité, rouge logique, violet variables, gris parenthèses.
symboles–
chiffres du nombre de Gödel–
décodage par factorisation–
formule bien formée ?–

« Être une formule » est une propriété des entiers

Que tel entier soit le code d’une formule se vérifie par un calcul fini : factoriser, lire les exposants, contrôler la grammaire. C’est donc une propriété arithmétique, au même titre que « être premier ». Gödel montre qu’il en va de même pour « être le code d’une démonstration de telle formule ». La théorie peut alors parler, à travers les nombres, de ses propres démonstrations.

Entiers examinés jusqu’à 10⁵
codes d’une suite de symboles–
codes d’une formule bien formée–
plus petite formule–
une démonstration d’une ligne (2^g) aurait–
Ce qu’il faut retenir. Coder ne change rien au sens, mais change le statut : les énoncés deviennent des entiers, les règles de déduction des opérations sur les entiers. Le code est gigantesque (la plus petite formule, « 0 = 0 », vaut déjà 2 × 3⁵ × 5 = 2 430, et une démonstration dépasse tout ce qu’on peut écrire), mais sa taille n’a aucune importance : seule compte l’existence d’un calcul fini qui le fabrique et le relit. Les formules sont extrêmement rares parmi les entiers.
Planche 2

La complétude : valide, donc démontrable

Une formule est valide si elle est vraie dans toutes les situations (ici, les 8 valuations de P, Q, R). La méthode des tableaux (Beth, Hintikka, Smullyan) cherche méthodiquement une situation où la formule serait fausse : on suppose sa négation et on la décompose. Si toutes les branches aboutissent à une contradiction (un énoncé et son contraire), la recherche a échoué partout : l’arbre fermé est une démonstration. Sinon, une branche ouverte fournit un contre-modèle.

Formule
formule examinée
L’arbre part de la négation de la formule. Règle α (conjonction) : les deux morceaux s’ajoutent sur la même branche. Règle β (disjonction, implication) : la branche se divise. ✗ rouge : branche fermée par une contradiction. ○ orange : branche ouverte, qui décrit un contre-modèle.
branches fermées / ouvertes–
verdict du tableau–
contrôle : table de vérité (8 lignes)–
contre-modèle proposé, vérifié–
Épreuve sur 3000 formules tirées au hasard
valides : arbre fermé (preuve trouvée)–
non valides : contre-modèle trouvé et vérifié–
désaccords entre preuve et vérité–
Ce qu’il faut retenir. Le tableau ne connaît que des règles de réécriture, et pourtant il ferme exactement sur les formules valides : aucun désaccord avec les tables de vérité. Pas de troisième cas : ou bien une preuve, ou bien un contre-modèle. C’est le sens du théorème de complétude. Gödel l’a démontré en 1929 pour la logique du premier ordre, avec quantificateurs ∀ et ∃, où les structures sont infiniment variées ; la méthode des tableaux s’y étend, à une différence près : sur une formule non valide, la recherche peut ne jamais s’arrêter (Church et Turing, 1936).
Planche 3

Une phrase qui parle d’elle-même, sans tricher

Le cœur de la preuve de Gödel est une phrase qui dit « je ne suis pas démontrable ». Une phrase ne peut pas contenir sa propre citation (elle serait plus longue qu’elle-même) ; l’astuce consiste à décrire une opération qui la fabrique. Voici la version en français due à Quine : l’opération « faire précéder un texte de sa propre citation ». Appliquez-la au texte entre guillemets : vous obtenez la phrase entière.

La phrase affirme qu’elle est
la phrase G
En haut, la phrase G. En bas, le résultat de l’opération qu’elle décrit, appliquée au texte qu’elle cite. Les caractères sont comparés un à un.
longueur de G (caractères)–
résultat de l’opération = G ?–
la phrase désigne donc–
statut–

La même astuce en programmation : un programme qui s’affiche lui-même

Une « quine » est un programme qui produit son propre texte. Elle suit exactement le même schéma : un gabarit a, et l’instruction « remplace le trou @ de a par la citation de a ».


  
(sortie)
sortie = texte du programme ?–
longueur–
Ce qu’il faut retenir. L’autoréférence n’a rien de magique : c’est une construction explicite, qu’on vérifie caractère par caractère. Gödel la réalise avec des nombres (le « lemme diagonal ») : pour toute propriété des codes, il existe une formule qui affirme avoir cette propriété. Avec « fausse », on retrouve le paradoxe du menteur, ce qui prouve que la vérité ne peut pas être une propriété définissable dans la théorie (Tarski). Avec « indémontrable », il n’y a plus de paradoxe : il y a un théorème.
Planche 4

L’incomplétude : vrai, mais indémontrable

Soit F un système formel qui fait de l’arithmétique, et G la phrase de Gödel de F, qui affirme « G n’est pas démontrable dans F ». Trois questions à deux réponses : F démontre-t-il G ? démontre-t-il non-G ? G est-elle vraie ? La machine essaie les 8 combinaisons et élimine celles qui contredisent les hypothèses choisies.

Hypothèse sur F
Chaque case est une combinaison. Barrée : impossible, avec la raison. Encadrée en vert : combinaison qui survit.
combinaisons survivantes–
F démontre G ?–
F démontre non-G ?–
conclusion–

Le second théorème

L’énoncé « F est cohérent » s’écrit aussi en arithmétique : « aucun entier n’est le code d’une démonstration de 0 = S0 ». Gödel montre que F démontre « si F est cohérent, alors G ». Si F démontrait sa propre cohérence, il démontrerait donc G, ce que l’on vient d’exclure. Un système cohérent qui fait de l’arithmétique ne peut pas démontrer sa propre cohérence.

Pourquoi « vrai » a un sens : les énoncés vérifiables cas par cas

G a la même forme que la conjecture de Goldbach, « tout nombre pair ⩾ 4 est somme de deux nombres premiers » : un « pour tout n » suivi d’une propriété que l’on vérifie par un calcul fini. Pour un tel énoncé, un contre-exemple serait démontrable (il suffirait d’écrire le calcul). Donc, s’il était indémontrable dans l’arithmétique de Peano, il n’aurait pas de contre-exemple : il serait vrai. Personne ne sait aujourd’hui si Goldbach est démontrable ; la machine vérifie seulement les cas un par un.

Nombres pairs jusqu’à 10⁵
La « comète de Goldbach » : pour chaque nombre pair n, le nombre de façons de l’écrire p + q avec p ⩽ q premiers. Aucun point sur l’axe horizontal : aucun contre-exemple.
nombres pairs vérifiés–
contre-exemples–
plus grand des « plus petits p » nécessaires–
contrôle : écritures de 100 (à la main : 6)–
Ce qu’il faut retenir. Avec l’hypothèse de correction, une seule combinaison survit : F ne démontre ni G ni non-G, et G est vraie. Avec la seule cohérence, Gödel obtient encore que G est indémontrable, mais non-G reste possible ; Rosser (1936) a modifié la phrase pour fermer cette porte. L’incomplétude ne dit pas « il y a des vérités inaccessibles pour toujours » : on peut ajouter G comme axiome, mais le nouveau système aura sa propre phrase de Gödel. Aucune liste d’axiomes vérifiable par une machine n’épuise l’arithmétique.
Planche 5 · signature

La théorie des modèles : un jeu d’axiomes, plusieurs mondes

Un modèle d’un ensemble d’axiomes est une structure concrète qui les vérifie tous. Les axiomes de groupe (une loi associative, un neutre e, un symétrique pour chaque élément) ont une multitude de modèles, qui ne se ressemblent pas ; d’autres axiomes, au contraire, n’admettent au fond qu’un seul modèle d’une taille donnée. La machine cherche elle-même tous les modèles.

Pour n éléments {0, 1, …, n − 1} avec 0 comme neutre, la machine remplit les tables de multiplication case par case, en rejetant tout choix qui viole l’associativité ou fait apparaître deux fois le même élément dans une ligne ou une colonne. Elle classe ensuite les tables trouvées : deux tables décrivent « le même » groupe (sont isomorphes) si l’on passe de l’une à l’autre en renommant les éléments.

Ordre n 8
tables de groupe trouvées (neutre 0)–
choix essayés–
modèles à isomorphisme près (référence)–
contrôle Σ (n − 1)! / |Aut|–

Les cinq groupes d’ordre 8 vérifient tous les axiomes de groupe. Un énoncé écrit dans le langage des groupes y est vrai ou faux selon le modèle. S’il est vrai dans tous, il est une conséquence des axiomes (et du fait qu’il y a 8 éléments) ; s’il est vrai dans certains et faux dans d’autres, les axiomes ne le décident pas.

énoncés vrais dans les 5 modèles–
énoncés faux dans les 5–
énoncés indépendants des axiomes–

Axiomes d’un ordre dense sans extrémités : un ordre total, entre deux éléments il y en a toujours un troisième, pas de plus petit ni de plus grand élément. Deux modèles dénombrables très différents d’allure : les fractions dyadiques k/2m de ]0 ; 1[ (en haut) et toutes les fractions de ]0 ; 1[ (en bas). Cantor a démontré en 1895 que deux tels ordres dénombrables sont toujours isomorphes. La méthode du va-et-vient (Huntington, Hausdorff) construit l’isomorphisme en alternant : on prend le premier élément non apparié d’en haut et on lui trouve une image en bas à la bonne place (aller), puis l’inverse (retour).

Étapes 24
Bleu : pas « aller » ; orange : pas « retour ». Deux segments qui se croiseraient signaleraient une inversion d’ordre.
paires construites–
croisements (paires mal ordonnées)–
dernière paire–
au bout de 1 000 étapes, paires mal ordonnées–
Ce qu’il faut retenir. Les axiomes de groupe ont 5 modèles essentiellement différents à 8 éléments, et des énoncés simples (« tout le monde commute ») y sont vrais ou faux selon le modèle : c’est l’incomplétude ordinaire, voulue, d’une théorie faite pour décrire beaucoup de structures. L’ordre dense sans extrémités, lui, n’a qu’un seul modèle dénombrable à isomorphisme près : on dit qu’il est catégorique, et il décide alors tous les énoncés de son langage. L’arithmétique de Peano voudrait décrire le seul ℕ ; les théorèmes de Gödel et de Löwenheim-Skolem montrent qu’aucune liste d’axiomes du premier ordre n’y parvient : il existe toujours des modèles « non standard », avec des entiers plus grands que tous les entiers ordinaires.

En résumé

Des objets

Énoncés, démonstrations et théories se codent par des entiers ; « être démontrable » devient une propriété arithmétique, qu’une théorie peut exprimer sur elle-même.

Deux théorèmes, pas de conflit

Complétude : ce qui est vrai dans tous les modèles est démontrable. Incomplétude : ce qui est vrai dans le modèle voulu (ℕ) ne l’est pas toujours, car d’autres modèles existent.

Les modèles

Compter, comparer et séparer les structures qui vérifient des axiomes : c’est la théorie des modèles. Un énoncé que des modèles départagent est indépendant des axiomes.

Pour aller plus loin

Complétude et compacité. Le théorème de complétude a pour conséquence le théorème de compacité : si chaque partie finie d’un ensemble d’axiomes a un modèle, l’ensemble entier en a un. Appliqué aux axiomes de Peano augmentés de « c > 0 », « c > 1 », « c > 2 », …, il fournit un modèle de l’arithmétique contenant un entier c plus grand que tous les entiers ordinaires.

Indécidabilité. Complétude ne veut pas dire décidabilité : l’ensemble des formules valides du premier ordre peut être énuméré (on produit toutes les démonstrations), mais on ne peut pas décider mécaniquement si une formule donnée y figure (Church, Turing, 1936).

Exemples d’indépendance. L’axiome du choix et l’hypothèse du continu sont indépendants de ZF (Gödel 1938, Cohen 1963) ; le théorème de Goodstein et celui de Paris-Harrington sont vrais mais indémontrables dans l’arithmétique de Peano ; le postulat des parallèles est indépendant des autres axiomes de la géométrie.

Dans la même série. Les pages sur la quête des fondements (paradoxe de Russell, vérificateur de démonstrations, ZFC), sur la logique comme branche des mathématiques et sur les fondements de la théorie des ensembles (suites de Goodstein) complètent celle-ci.