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Cours de Mathématiques · Le temps comme quatrième dimension

Un solide dans le temps

Prenons une forme ordinaire de l'espace à trois dimensions — un cube. Ajoutons le temps comme quatrième coordonnée : le cube cesse d'être un objet, il devient un tube d'univers. Dériver par rapport au temps, c'est alors interroger la géométrie de ce tube : sa tangente, sa courbure, sa torsion, et finalement ce qu'on peut — ou ne peut pas — prévoir de sa suite.

Planche 1

Le tube d'univers

Un solide qui bouge n'occupe pas un lieu : il occupe un lieu à chaque instant. Dans l'espace à quatre coordonnées (x, y, z, t), l'ensemble de ses positions successives forme un objet à quatre dimensions, son tube d'univers. Le solide que nous voyons n'en est qu'une coupe, celle prise à t = t₀.

Comme on ne peut pas dessiner quatre dimensions, on descend d'un cran : à gauche, la forme n'est plus qu'un carré du plan (x, y), et l'axe vertical porte le temps. Le tube est alors un vrai volume, qu'on peut faire tourner à la souris.

Glissez pour orbiter. Le carré rouge est la coupe à l'instant t₀.
0,50
0,70
0,50
1,00
0,00

Un cube immobile est un hypercube

Revenons à trois dimensions d'espace. Si le cube ne bouge pas pendant une durée Δt, son tube d'univers est le produit d'un cube par un segment : un hypercube. Ci-dessous, ses seize sommets et ses trente-deux arêtes, projetés sur le plan. Le curseur de vitesse penche le tube sans rien changer aux coupes : en mécanique galiléenne, changer de repère cisaille le tube d'univers mais laisse chaque instant intact.

Le cube rouge est la coupe à t₀ ; les huit arêtes obliques sont des durées.
0,40
0,00
0,55
Ce que montre la planche

Le temps ajouté comme quatrième dimension ne fait pas du solide un objet plus compliqué : il en fait un objet plus grand d'une dimension, dont notre présent n'est qu'une tranche. Tant que le mouvement est rigide — translation et rotation seules — l'aire de la coupe ne change jamais, et l'hypervolume du tube vaut exactement aire × durée. Il faut une dilatation pour que cette égalité se brise.

Planche 2

Dériver une fois, deux fois, trois fois, quatre fois

Suivons d'abord un seul point du solide : son centre G(t). Chaque dérivation par rapport au temps produit une nouvelle grandeur, avec sa propre unité :

G (m)  →  v = dG/dt (m·s⁻¹)  →  a = d²G/dt² (m·s⁻²)  →  j = d³G/dt³ (m·s⁻³)  →  s = d⁴G/dt⁴ (m·s⁻⁴)

Les deux premières ont un nom que tout le monde connaît : vitesse et accélération. La troisième s'appelle la secousse (l'anglais dit jerk) : c'est elle, et non l'accélération, qui rend un ascenseur ou un train désagréable. On dimensionne les rampes de démarrage pour la maintenir modérée, de l'ordre de quelques dixièmes de m·s⁻³. Au-delà, les noms (snap, crackle, pop) sont des plaisanteries d'ingénieurs et ne servent presque jamais.

Trajectoire de G. Flèches : v (bleu), a (rouge), j (vert), s (ambre), chacune à son échelle.
Normes des quatre dérivées, chacune ramenée à son maximum sur la durée.
1,20
1,00
0,50
0,25
1,30

Contrôle numérique

Les quatre dérivées sont connues sous forme close pour cette trajectoire. On les recalcule ici par différences finies centrées, d'ordre , puis on améliore par extrapolation de Richardson (4D(h/2) − D(h))/3. L'écart relatif se dégrade d'un facteur cent à chaque dérivation supplémentaire : dériver est une opération numériquement instable, et c'est déjà une conséquence concrète de la question posée.

OrdreNorme exactePas hÉcart relatif brutAprès Richardson
Ce que montre la planche

Multiplier la pulsation par deux multiplie la n-ième dérivée par 2ⁿ — le bouton le vérifie à la quinzième décimale. Un mouvement deux fois plus rapide n'est pas deux fois plus violent : il est huit fois plus secoué et seize fois plus « snappé ». C'est pourquoi les dérivées hautes gouvernent le confort, la fatigue des matériaux et la tenue des mécanismes bien avant que la vitesse ne devienne un problème.

Planche 3

Ce que chaque dérivée dit de la forme du tube

Les dérivées ne sont pas seulement des grandeurs physiques : ce sont les données géométriques de la ligne d'univers. Le repère de Frenet le montre exactement.

T = v / ‖v‖  ·  κ = ‖v ∧ a‖ / ‖v‖³  ·  τ = ((v ∧ a) · j) / ‖v ∧ a‖²

La première dérivée donne la direction du mouvement. Il faut la deuxième pour connaître la courbure, c'est-à-dire le rayon du cercle qui épouse la trajectoire. Et il faut la troisième — la secousse — pour connaître la torsion, c'est-à-dire la vitesse à laquelle la trajectoire s'échappe de son propre plan osculateur. Aucune dérivée n'est de trop : chacune ouvre une dimension de plus de la géométrie locale.

Trièdre de Frenet (T bleu, N rouge, B vert), cercle osculateur et plan osculateur.
1,00
1,00
0,50
0,00
Le contrôle

Pour une hélice circulaire de rayon R et de pas réduit c, la courbure et la torsion valent exactement κ = R/(R²+c²) et τ = c/(R²+c²). Les valeurs calculées à partir de v, a et j les retrouvent à 10⁻¹⁵ près, quelle que soit la pulsation : la courbure et la torsion sont des propriétés de la forme du tube, pas de la manière dont on le parcourt.

Planche 4

Un solide n'est pas un point

Jusqu'ici nous avons suivi le centre. Mais le solide a une étendue, et la contrainte de rigidité — toutes les distances internes constantes — impose une forme très particulière au champ des vitesses : il est affine.

v(P) = v(G) + ω ∧ GP
a(P) = a(G) + ω̇ ∧ GP + ω ∧ (ω ∧ GP)

Trois nombres pour v(G), trois pour ω : le mouvement d'un solide, si compliqué soit-il, n'a que six degrés de liberté à chaque instant. L'accélération d'un sommet se décompose alors en trois parts : celle du centre, le terme d'Euler ω̇ ∧ GP dû à la variation de la rotation, et le terme centripète ω ∧ (ω ∧ GP), qui existe même quand la rotation est parfaitement uniforme.

Cube en translation et rotation. Bleu : vitesses aux sommets. Violet : axe instantané de vissage.
0,80
1,10
0,70
2,30
L'épreuve de rigidité

Deux vérifications tournent en continu. D'une part la distance entre deux sommets, recalculée à chaque instant, ne varie pas au-delà de 10⁻¹⁶ : le mouvement est bien rigide. D'autre part la vitesse calculée par la formule du torseur est comparée à la dérivée numérique de la position réelle du sommet — l'écart reste de l'ordre de 10⁻⁸, limite du pas de différence finie. Enfin, sur l'axe instantané, la vitesse est exactement parallèle à ω : le mouvement le plus général d'un solide est un vissage.

Planche 5 — élément signature

Prédire la suite, et le mouvement que personne ne voit venir

Voilà la vraie question posée par les dérivées successives : combien faut-il en connaître pour deviner l'avenir du solide ? La formule de Taylor donne une réponse encourageante — puis un contre-exemple la démolit.

Trait plein : le cube réel à t₀+h. Fantômes : les prédictions.
Erreur de prédiction en fonction de h, échelles logarithmiques.

Le pari de Taylor

Connaissant la position, la vitesse, l'accélération, la secousse et le snap à l'instant t₀, on prédit la pose du cube à t₀+h en tronquant le développement à l'ordre N. L'erreur doit se comporter comme h^(N+1) : sur un diagramme log-log, cela donne des droites de pentes 1, 2, 3, 4, 5. Les pentes mesurées, affichées à droite, les retrouvent. Chaque dérivée supplémentaire achète donc un ordre de précision — et l'achète très cher, puisqu'on vient de voir en planche 2 qu'elle est de plus en plus difficile à mesurer.

Ce que montre l'élément signature

Les deux moitiés de la planche disent le contraire l'une de l'autre, et elles ont raison toutes les deux. Taylor fonctionne : l'erreur tombe en h^(N+1), et sur un intervalle court la prévision est excellente. Mais la validité est locale et conditionnelle. Le mouvement en exp(−1/t²) est le témoin qu'aucune quantité finie — ni même infinie — de dérivées prises en un point ne referme la question de l'avenir.