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Cahier de logique

Les trois grands champs de la logique d’aujourd’hui

Modèles, preuves, calculs : la logique mathématique moderne s’est organisée autour de trois questions qui se répondent l’une à l’autre. Cette page les fait fonctionner, chacune sur un exemple que la machine calcule entièrement.

Le texte, et la division du travail

« Aujourd’hui, la logique mathématique se structure en trois grands champs : la théorie des modèles, lien entre syntaxe (formules) et sémantique (structures concrètes) ; la théorie de la preuve, structure combinatoire des démonstrations ; la théorie de la calculabilité (ou théorie de la récursion), initiée par Alan Turing et Alonzo Church, qui formalise la notion d’algorithme et constitue le pont direct vers l’informatique théorique. »

On y ajoute souvent un quatrième champ, la théorie des ensembles, qui étudie les fondements et l’infini. Les trois champs cités partagent le même matériau — des suites finies de symboles — mais posent trois questions différentes.

Théorie des modèles

Question : que disent réellement les formules ?

On compare des structures (un ensemble muni de relations et d’opérations) et l’on cherche ce qu’un langage peut ou ne peut pas exprimer. Outils : compacité, jeux, élimination des quantificateurs. Planche 1.

Théorie de la preuve

Question : de quoi une démonstration est-elle faite ?

Une preuve n’est plus seulement un certificat : c’est un objet combinatoire, un arbre que l’on peut mesurer, transformer, simplifier. Outils : calcul des séquents, élimination des coupures. Planches 2 et 3.

Théorie de la calculabilité

Question : que peut faire une machine ?

On définit précisément ce qu’est un algorithme, puis on démontre ce qu’aucun algorithme ne peut faire. Outils : machines de Turing, λ-calcul, réductions. Planches 4 et 5.

Ces champs ne sont pas cloisonnés : une preuve est un programme (planche 3), un problème indécidable se rencontre aussi bien en théorie des modèles qu’en théorie de la preuve (planche 5), et la compacité de la théorie des modèles sert à démontrer des résultats de calculabilité.

Repères

1934-1935Gentzen invente la déduction naturelle et le calcul des séquents, et démontre le théorème d’élimination des coupures : la théorie de la preuve devient combinatoire.
1936Church (λ-calcul) et Turing (machines) donnent deux définitions de l’algorithme, aussitôt démontrées équivalentes : c’est l’acte de naissance de la théorie de la calculabilité.
1944-1957Post pose la question des degrés d’indécidabilité ; Friedberg et Muchnik la résolvent (1956-1957) en construisant des problèmes indécidables strictement plus faciles que l’arrêt.
1954-1961Fraïssé (1954), puis Ehrenfeucht (1961), introduisent les jeux qui portent leur nom : mesurer ce qu’une formule peut distinguer.
1958Gödel (interprétation Dialectica) et, en 1969, Howard, relient formellement preuves et programmes ; la correspondance de Curry-Howard devient le socle des assistants de preuve.
1965Morley démontre son théorème de catégoricité : la théorie des modèles moderne commence, poursuivie par Shelah (théorie de la classification, années 1970).
1970-1971Matiiassevitch clôt le dixième problème de Hilbert ; Cook (1971) et Levin (1973) lancent la théorie de la complexité (P contre NP), fille de la calculabilité.
1996Hrushovski démontre la conjecture de Mordell-Lang en caractéristique positive par la théorie des modèles : la logique produit des théorèmes d’algèbre et de géométrie.
2005-2014Preuves formelles à grande échelle : théorème des quatre couleurs (Gonthier, 2005), théorème de Feit-Thompson (2012), conjecture de Kepler (projet Flyspeck, 2014).
Planche 1

Théorie des modèles : jusqu’où une formule voit-elle ?

Deux structures peuvent être différentes sans qu’aucune formule courte ne les distingue. Le jeu d’Ehrenfeucht-Fraïssé mesure exactement cela. Deux joueurs, un nombre de tours fixé : le Spoiler veut montrer que les structures diffèrent, le Duplicateur qu’elles se ressemblent. À chaque tour, le Spoiler choisit un élément dans l’une des deux structures, le Duplicateur doit répondre par un élément de l’autre. Le Duplicateur gagne si, à la fin, les éléments choisis se correspondent dans le même ordre. Théorème : le Duplicateur gagne en k tours exactement lorsque aucune formule de profondeur de quantificateurs k ne sépare les deux structures.

Ordre du haut 4 points
Ordre du bas 6 points
Tours 2

À vous de jouer le Spoiler : cliquez un point, en haut ou en bas. La machine répond en Duplicateur, en jouant au mieux.

Les traits relient les couples déjà joués. Rouge : un couple qui casse l’ordre — le Spoiler a gagné.
tour–
le Duplicateur a-t-il une stratégie gagnante ?–
partie en cours–
interprétation–

Ce que le jeu mesure

La machine résout le jeu pour toutes les tailles et en déduit le seuil : à partir de quelle taille deux ordres finis de tailles différentes deviennent-ils indiscernables en k tours ? Aucune formule ne compte donc au-delà de ce seuil.

Ce qu’il faut retenir. Le seuil vaut 2k − 1 : 1, 3, 7, 15. Avec 3 quantificateurs imbriqués, on distingue encore un ordre de 6 points d’un ordre de 7, mais plus jamais un ordre de 7 d’un ordre de 8 — ni de 100, ni de 10 000. C’est un résultat négatif précis : « avoir un nombre pair de points » n’est exprimable par aucune formule du premier ordre, puisqu’il faudrait distinguer toutes les tailles. Les jeux sont l’outil de base de la théorie des modèles finis, celle des bases de données et de la complexité descriptive.
Planche 2

Théorie de la preuve : une démonstration est un arbre

Gentzen a donné aux démonstrations une forme normalisée : le calcul des séquents. Un séquent Γ ⇒ Δ se lit « si tout ce qui est à gauche est vrai, alors l’un au moins des énoncés de droite l’est ». Chaque connecteur a une règle à gauche et une règle à droite ; démontrer, c’est remonter des règles jusqu’à des axiomes. La preuve devient un objet fini que l’on peut mesurer : profondeur, nombre de règles, nombre de branches.

Deux systèmes, deux idées de la vérité. Le calcul classique autorise plusieurs formules à droite : c’est ce qui rend démontrable le tiers exclu. Le calcul intuitionniste n’en autorise qu’une seule : démontrer « A ou non-A » y exige de démontrer A, ou de démontrer non-A. Une preuve intuitionniste contient toujours une construction.

Formule
Système
L’arbre se lit de bas en haut : la racine est la formule à démontrer, les feuilles doivent être des axiomes (vert). Une feuille rouge est un échec : aucune règle ne s’applique plus.
démontrable ?–
règles appliquées / profondeur–
feuilles (axiomes / échecs)–
contrôle indépendant–
formules examinées–
démontrables en classique / en intuitionniste–
désaccords entre preuve et contre-modèle de Kripke–
Ce qu’il faut retenir. La différence entre les deux systèmes n’est pas une opinion sur la vérité, c’est une différence de forme des preuves : à droite, une seule conclusion ou plusieurs. Le contrôle indépendant est sémantique : une formule est démontrable en intuitionniste si et seulement si aucun modèle de Kripke (une famille d’états de connaissance emboîtés) ne la met en défaut — la machine cherche ces modèles jusqu’à trois états, et les deux méthodes ne se contredisent jamais. Le grand théorème du domaine, l’élimination des coupures, dit que toute preuve peut être refaite sans lemme intermédiaire : c’est l’objet de la planche suivante.
Planche 3

Les preuves sont des programmes (Curry-Howard)

Écrivons une démonstration de « A implique A » : on suppose A, on conclut A. Écrivons maintenant le programme qui prend une donnée de type A et la renvoie : λx:A. x. C’est le même objet. Plus généralement : une formule est un type, une démonstration est un programme, et utiliser un lemme puis le démontrer (une coupure) correspond à appeler une fonction. Simplifier la preuve, c’est exécuter le programme.

Exemple
le programme (λ-terme)
son type, c’est-à-dire la formule démontrée
L’arbre de typage est l’arbre de démonstration : une abstraction λ est une introduction de l’implication (on suppose), une application est une élimination (on utilise). En orange, les applications d’une fonction explicite : ce sont les coupures, que le calcul fait disparaître.
pas de calcul effectués–
taille du terme / de l’arbre de preuve–
coupures restantes–
type conservé à chaque pas–
Ce qu’il faut retenir. Le type ne change jamais pendant le calcul : la formule démontrée reste la même, seule la preuve se simplifie. Une preuve sans coupure est une preuve sans lemme, où tout ce qui apparaît figure déjà dans l’énoncé (propriété de la sous-formule) — et le calcul se termine toujours, parce que tout terme typé termine. C’est ce théorème qui fait fonctionner les assistants de preuve (Rocq/Coq, Lean, Agda) : vérifier une démonstration y est exactement vérifier le typage d’un programme.
Planche 4

Calculabilité : la machine de Turing, définition d’« algorithme »

En 1936, Turing propose une machine idéalisée : un ruban infini de cases contenant 0 ou 1, une tête qui lit et écrit une case, un nombre fini d’états internes, et une table de règles « dans l’état q, en lisant s : écrire, se déplacer d’une case, changer d’état ». Church, la même année, définissait le calculable par le λ-calcul de la planche 3 : les deux notions se sont révélées équivalentes, ce qui a donné la thèse de Church-Turing — tout ce qui est calculable par un procédé mécanique l’est par une machine de Turing.

Machine
Vitesse 12 pas/s
Le ruban, la tête (triangle) et l’état courant. Sous le ruban : la règle qui vient d’être appliquée.
pas effectués–
cases visitées–
état de la machine–
uns sur le ruban–
Ce qu’il faut retenir. Tout tient dans une table de quelques lignes, et pourtant ces machines calculent tout ce qui est calculable — y compris en simulant n’importe quelle autre machine (machine universelle : c’est l’idée de l’ordinateur à programme enregistré). Regardez la troisième machine : quatre états, et 107 pas d’un comportement qu’aucun raisonnement rapide ne laissait prévoir. Cette imprévisibilité n’est pas une impression : c’est le sujet de la planche suivante.
Planche 5 · signature

L’indécidable, vu des trois côtés

Les trois champs se rejoignent sur un même obstacle : certains problèmes n’ont aucune méthode générale de résolution. Ce n’est pas un manque d’astuce, c’est un théorème. Deux expériences le rendent palpable, puis un tableau récapitule ses visages dans chaque domaine.

Soit BB(n) le plus grand nombre de 1 qu’une machine à n états puisse laisser sur un ruban vide avant de s’arrêter. Pour le connaître, il faudrait distinguer les machines qui s’arrêtent de celles qui tournent sans fin : BB n’est donc calculable par aucun algorithme. On peut pourtant l’établir pour de très petites valeurs, en examinant toutes les machines une par une. La machine le fait ici : elle énumère les 1 728 machines à 2 états, puis le million de machines à 3 états (la première règle étant fixée, ce qui ne change rien au record).

Nombre d’états
machines examinées–
machines qui s’arrêtent–
record de 1 écrits (référence)–
record de pas avant l’arrêt (référence)–
Répartition des durées : combien de machines s’arrêtent après 1 pas, 2 pas, … Les rares machines lentes sont les championnes.
nBB(n) : 1 écritspas avant l’arrêtstatut
111immédiat
246calculé ci-dessus
3621calculé ci-dessus
413107établi en 1983 (Brady)
54 09847 176 870établi en 2024 par une preuve formelle collective, vérifiée en Rocq/Coq
6> 1036 534> 1036 534minoration de 2010, très largement dépassée depuis

Un jeu de dominos : chacun porte un mot en haut et un mot en bas. Peut-on en aligner une suite (avec répétitions) de façon que la ligne du haut et celle du bas forment le même mot ? C’est la correspondance de Post (1946). Chaque cas se vérifie en un clin d’œil, mais aucune méthode générale ne décide si une solution existe : le problème est indécidable — et une solution peut être arbitrairement longue.

Jeu

Cliquez les dominos pour construire vous-même une suite.

La suite construite : en haut le mot du haut, en bas celui du bas. Vert : les deux mots coïncident jusque-là.
dominos posés–
les deux mots coïncident ?–
recherche automatique–
suites examinées–

Le même obstacle, traduit dans chaque champ. Les trois colonnes parlent du même théorème : à partir du moment où un formalisme sait simuler une machine, il hérite de son indécidabilité.

ChampProblème indécidableCe qui reste possible
CalculabilitéArrêt d’une machine sur une entrée donnée (Turing, 1936) ; théorème de Rice (1953) : toute propriété non triviale de ce que calcule un programme est indécidable.Énumérer les machines qui s’arrêtent (semi-décision) ; décider pour des classes restreintes ; mesurer le coût (complexité).
Théorie de la preuveValidité d’une formule du premier ordre (Church et Turing, 1936) : aucune méthode ne décide si une formule est démontrable.Énumérer les démonstrations ; décider le calcul propositionnel (planche 2) ; automatiser des fragments (résolution, arithmétique linéaire).
Théorie des modèlesThéorie de l’arithmétique (ℕ, +, ×) : indécidable (Church, Tarski). Théorie des groupes de type fini : problème du mot indécidable (Novikov, 1955 ; Boone, 1958).Des théories complètes et décidables : ordres denses, corps réels clos (Tarski, 1948), (ℕ, +) (Presburger, 1929), corps algébriquement clos.

La frontière passe donc à l’intérieur de chaque champ, entre les fragments décidables, où les algorithmes fonctionnent, et les théories assez riches pour parler de calcul, où aucune méthode générale n’existe. Une grande part de la logique contemporaine consiste précisément à repérer cette frontière — et à installer les outils juste du bon côté.

Ce qu’il faut retenir. Les valeurs de BB obtenues ici sont exactes parce que l’univers des machines est fini et entièrement parcouru ; dès 5 états, il a fallu une preuve formelle collective vérifiée par ordinateur, et à 6 états les valeurs dépassent toute écriture décimale. Pour la correspondance de Post, chercher est facile, conclure est impossible : la recherche qui ne trouve rien ne prouve rien. C’est le même mur, découvert par Church et Turing en 1936, qui explique à la fois l’incomplétude de l’arithmétique, l’absence de compilateur détectant toutes les boucles infinies, et le fait que les mathématiciens ne seront jamais remplacés par une procédure.

En résumé

Modèles

Ce que les formules distinguent, et ce qu’elles ne distinguent pas. Les jeux donnent la mesure exacte de la puissance d’un langage.

Preuves

La démonstration devient un arbre que l’on peut normaliser. Classique ou intuitionniste : deux formes de preuve, deux usages.

Calculs

Une preuve est un programme, un programme est une machine, et certaines questions n’ont aucune réponse mécanique.

Pour aller plus loin

Où sont les applications ? La théorie des modèles a servi à démontrer des théorèmes de géométrie diophantienne (Hrushovski) et fonde l’analyse des bases de données. La théorie de la preuve est la base des assistants de preuve et des langages de programmation typés (la logique linéaire de Girard, 1987, a inspiré la gestion de la mémoire de langages comme Rust). La calculabilité est devenue l’informatique théorique, et sa fille la théorie de la complexité pose la question P contre NP.

Et la théorie des ensembles ? Souvent citée comme quatrième champ, elle étudie les fondements et les infinis, avec les méthodes de forcing de Cohen. Les pages de cette série sur la quête des fondements et sur ZFC lui sont consacrées.

Degrés d’indécidabilité. Entre le décidable et le problème de l’arrêt, il existe une infinité de niveaux intermédiaires (Friedberg et Muchnik, 1956-1957) : l’indécidabilité n’est pas un mur unique, mais un paysage.

Dans la même série. Les pages sur la métamathématique (complétude, incomplétude, théorie des modèles) et sur la quête des fondements (paradoxe de Russell, ZFC) précèdent naturellement celle-ci.