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Algèbre

Lagrange et la résolution algébrique des équations

En 1770-1771, Joseph-Louis Lagrange relit toutes les méthodes connues pour résoudre les équations du 2ᵉ, du 3ᵉ et du 4ᵉ degré et découvre qu'elles reposent sur un seul ressort : compter combien de valeurs prend une expression des racines quand on les échange. Cinq planches pour voir ce ressort fonctionner, puis se briser au 5ᵉ degré.

L'idée de Lagrange en une phrase

Une équation de degré n a n racines x₁, x₂, …, xₙ. Ses coefficients sont des fonctions symétriques des racines, c'est-à-dire des expressions qui ne changent pas quand on échange les racines entre elles (par exemple x₁ + x₂ + x₃ ou x₁x₂x₃). Résoudre l'équation, c'est remonter des coefficients aux racines, donc « briser la symétrie ».

Lagrange cherche pour cela une expression intermédiaire des racines, qu'on appellera résolvante, qui ne prend qu'un petit nombre de valeurs quand on permute les racines de toutes les manières possibles. Si elle prend k valeurs, ces k valeurs sont les racines d'une équation auxiliaire de degré k dont les coefficients se calculent à partir des coefficients de départ. Tant que k est plus petit que n, on a gagné.

DegréPermutations des racinesRésolvante utiliséeNombre de valeursÉquation auxiliairePlanche
22(x₁ − x₂)²1aucune : c'est le discriminant1
36(x₁ + ωx₂ + ω²x₃)³2du 2ᵉ degré3
424x₁x₂ + x₃x₄3du 3ᵉ degré4
5120(x₁ + ζx₂ + ζ²x₃ + ζ³x₄ + ζ⁴x₅)⁵24du 24ᵉ degré, réductible au 6ᵉ : plus haut que 55

ω désigne une racine cubique de l'unité (ω³ = 1, ω ≠ 1) et ζ une racine cinquième de l'unité. Le nombre de permutations de n racines est n! = 1 × 2 × … × n.

1

Le second degré : ce que cache le « ± »

L'idée : dans x = (s ± √Δ)/2, le signe ± n'est rien d'autre que l'échange des deux racines. Lagrange le lit ainsi : la différence x₁ − x₂ change de signe quand on échange les racines (elle prend deux valeurs), mais son carré (x₁ − x₂)² n'en prend qu'une. Une expression qui ne prend qu'une valeur est symétrique, donc calculable à partir des coefficients : c'est le discriminant Δ = s² − 4P, où s = x₁ + x₂ et P = x₁x₂.

(x₁ − x₂)² = (x₁ + x₂)² − 4x₁x₂ = s² − 4P = Δ   ⟹   x₁ − x₂ = √Δ,   x₁ = (s + √Δ)/2

L'expérience : faites glisser les deux racines dans le plan complexe, puis échangez-les progressivement en les faisant tourner autour de leur milieu. Pendant que la différence x₁ − x₂ (flèche rouge) fait un demi-tour, son carré fait un tour complet et revient exactement à son point de départ.

Plan des racines. Points bleus : x₁ et x₂ (déplaçables). Flèche rouge : x₁ − x₂, tracée depuis l'origine. Croix grise : le milieu s/2.
Plan de (x₁ − x₂)². Point rouge : le carré calculé avec les racines ; anneau vert : Δ = s² − 4P calculé avec les coefficients ; arc rouge : chemin parcouru pendant l'échange.
0°
Somme s = x₁ + x₂ (ne bouge pas)
—
Produit P = x₁x₂
—
Différence x₁ − x₂
—
(x₁ − x₂)² par les racines
—
Δ = s² − 4P par les coefficients
—
Écart |(x₁ − x₂)² − Δ|
—
Racines retrouvées (s ± √Δ)/2 : écart
—
À retenir. Au bout de l'échange (180°), la flèche x₁ − x₂ pointe à l'opposé : elle a changé de signe. Son carré, lui, a fait un tour complet et retrouve Δ. Le second degré se résout parce qu'on connaît une expression, (x₁ − x₂)², qui ne voit pas l'échange, et dont la racine carrée, elle, le voit.
2

Compter les valeurs d'une expression des racines

L'idée : prenez une expression des racines, par exemple x₁x₂ + x₃x₄, et appliquez-lui toutes les permutations possibles des racines (on remplace x₁ par x₂, x₂ par x₁, etc.). Combien de valeurs différentes obtient-on ? Lagrange démontre en 1771 que ce nombre divise toujours n!, parce que les permutations se rangent en paquets de même taille : chaque valeur est obtenue par autant de permutations que celles qui laissent l'expression inchangée.

(nombre de valeurs) × (nombre de permutations qui ne changent pas l'expression) = n!

C'est la première forme de ce qu'on appelle aujourd'hui le théorème de Lagrange en théorie des groupes. L'expérience : chaque tuile est une permutation, écrite comme la liste des racines mises à la place de x₁, x₂, … ; sa couleur est celle de la valeur obtenue. Faites glisser le curseur pour ranger les tuiles par valeur.

Tuile « 2 1 4 3 » : on a mis x₂ à la place de x₁, x₁ à la place de x₂, x₄ à la place de x₃ et x₃ à la place de x₄. Tuile bordée de rouge : la permutation identité (rien ne bouge). Au-dessus de chaque paquet : la valeur commune.
0 %
Valeurs distinctes obtenues
—
Permutations qui ne changent pas l'expression
—
Produit des deux, comparé à n!
—
Taille des paquets
—
À retenir. Avec des racines quelconques, tous les paquets ont la même taille et le nombre de valeurs divise n!. Avec les racines particulières 1, 2, 3, 4, des coïncidences numériques fusionnent des paquets : c'est pourquoi Lagrange raisonne sur des racines « indéterminées », traitées comme des lettres et non comme des nombres.
3

Le troisième degré : la résolvante qui ne prend que deux valeurs

L'idée : pour x³ + px + q = 0 (on peut toujours se ramener à cette forme, où x₁ + x₂ + x₃ = 0), Lagrange forme la combinaison t = x₁ + ωx₂ + ω²x₃, où ω = −1/2 + i√3/2 est une racine cubique de l'unité. En permutant les racines, t prend 6 valeurs ; mais son cube t³ n'en prend que 2, car une permutation circulaire multiplie simplement t par ω ou ω², ce que le cube efface.

t³ et s³ sont les racines de   z² + 27q z − 27p³ = 0,    puis   x₁ = (t + s)/3   avec   t·s = −3p

On retrouve exactement la formule de Cardan (1545), mais on comprend enfin pourquoi elle marche : l'équation auxiliaire est du 2ᵉ degré parce que t³ prend 2 valeurs. L'expérience : réglez p et q ; la page parcourt les 6 permutations, montre les poids 1, ω, ω² posés sur les racines, et suit la valeur de t et de t³.

Racines de x³ + px + q (calculées par une méthode numérique indépendante) et poids de la permutation en cours.
Les 6 valeurs de t : deux triangles équilatéraux (t, ωt, ω²t et s, ωs, ω²s). Anneau rouge : la permutation en cours.
Les valeurs de t³ : seulement 2. Anneaux verts : racines de z² + 27qz − 27p³, calculées avec les seuls coefficients.
−7
6
Permutation en cours
—
Valeurs distinctes de t
—
Valeurs distinctes de t³
—
t³ (racines) contre résolvante (coefficients) : écart
—
Racines de Cardan contre méthode numérique : écart
—
Discriminant −4p³ − 27q²
—
À retenir. Quand les trois racines sont réelles (discriminant positif, par exemple x³ − 7x + 6), les deux valeurs de t³ sont complexes conjuguées : la formule de Cardan oblige à passer par les nombres complexes pour trouver des racines réelles. C'est le « cas irréductible » qui avait tant troublé Bombelli.
4

Le quatrième degré : une expression à trois valeurs

L'idée : quatre racines peuvent être réparties en deux paires de trois façons seulement : {x₁x₂ | x₃x₄}, {x₁x₃ | x₂x₄}, {x₁x₄ | x₂x₃}. L'expression y = x₁x₂ + x₃x₄ ne dépend que de la répartition, donc elle ne prend que 3 valeurs sur les 24 permutations. Ces trois valeurs sont racines d'une équation du 3ᵉ degré, que l'on sait résoudre (planche 3). C'est le secret de la méthode de Ferrari (1540).

Pour x⁴ + ax³ + bx² + cx + d :   y³ − b y² + (ac − 4d) y − (a²d − 4bd + c²) = 0

Une fois les trois valeurs y₁, y₂, y₃ connues, on forme θᵢ = a² − 4b + 4yᵢ, qui vaut le carré de (somme d'une paire − somme de l'autre paire), et les racines s'écrivent x = (−a ± √θ₁ ± √θ₂ ± √θ₃)/4, les signes étant liés par √θ₁·√θ₂·√θ₃ = −a³ + 4ab − 8c. L'expérience : réglez les coefficients et regardez les 24 permutations tomber sur trois points seulement.

Les quatre racines et la répartition en paires de la permutation en cours (bleu, orange ou violet selon la répartition).
Les 24 valeurs de y = x₁x₂ + x₃x₄ : trois points, chacun atteint 8 fois. Anneaux verts : racines de l'équation du 3ᵉ degré écrite avec les seuls coefficients.
0
−10
0
9
Permutation en cours
—
Valeurs distinctes de y (sur 24 permutations)
—
y par les racines contre équation du 3ᵉ degré : écart
—
√θ₁√θ₂√θ₃ contre −a³ + 4ab − 8c : écart
—
Racines par la formule contre méthode numérique : écart
—
Équation du 3ᵉ degré obtenue
—
À retenir. Au 4ᵉ degré, on dispose d'une expression qui prend 3 valeurs, moins que 4 : l'équation auxiliaire est plus simple que l'équation de départ. Toute la question du 5ᵉ degré sera : existe-t-il une expression de cinq racines qui prenne 3 ou 4 valeurs ?
5

Le mur du cinquième degré

Lagrange applique sa méthode à l'équation du 5ᵉ degré et constate qu'elle échoue : l'équation auxiliaire est plus compliquée que l'équation de départ. Il écrit qu'il doute qu'on puisse résoudre ainsi les équations au-delà du 4ᵉ degré. Les deux onglets montrent l'échec, puis sa raison profonde.

L'idée : la généralisation naturelle de la planche 3 est t = x₁ + ζx₂ + ζ²x₃ + … + ζⁿ⁻¹xₙ, où ζ est une racine n-ième de l'unité. Le calcul montre que t prend n! valeurs et tⁿ en prend (n − 1)! : 1, 2, 6, puis 24. Au 4ᵉ degré, l'équation de degré 6 se ramène encore à une équation du 3ᵉ degré ; au 5ᵉ, Lagrange ne parvient à ramener l'équation de degré 24 qu'au 6ᵉ degré, plus haut que 5.

Les n! valeurs de t pour des racines tirées au hasard. Anneau rouge : la permutation choisie.
Les valeurs distinctes de tⁿ (le nombre écrit près d'un point dit combien de permutations y aboutissent). Échelle radiale logarithmique : l'angle est exact, la distance au centre vaut log(1 + |tⁿ|). Anneau rouge : tⁿ pour la permutation choisie.
Degré
1
Permutations (n!)
—
Valeurs distinctes de t (mesurées)
—
Valeurs distinctes de tⁿ (mesurées)
—
Prévision (n − 1)!
—
Permutation choisie et tⁿ
—
Verdict
—

L'idée : d'après la planche 2, une expression de n racines prend un nombre de valeurs qui divise n!. Mais tous les diviseurs sont-ils possibles ? La page cherche tous les ensembles de permutations qui peuvent laisser une expression inchangée (ce sont les sous-groupes du groupe des permutations), en les engendrant par deux permutations de toutes les façons possibles. Le nombre de valeurs correspondant est n! divisé par leur taille.

Pour 3 et 4 racines, les nombres 2 et 3 sont atteints : il existe des résolvantes utiles. Pour 5 racines, aucune expression ne prend 3 ou 4 valeurs (ni 8, d'ailleurs) : après 1 et 2 (la racine carrée du discriminant), le plus petit nombre de valeurs possible est 5. C'est le résultat de Ruffini (1799), démontré proprement par Cauchy (1815), et la raison profonde de l'échec de Lagrange.

Pour chaque diviseur de n! : hauteur de la barre = nombre de sous-groupes donnant ce nombre de valeurs. Croix rouge : nombre de valeurs impossible. Cliquez sur une barre pour obtenir une expression qui prend exactement ce nombre de valeurs.
Nombre de racines
Sous-groupes trouvés (valeur connue)
—
Nombres de valeurs impossibles
—
Exemple : permutations qui fixent l'expression
—
Expression (somme de monômes)
—
Valeurs mesurées sur les n! permutations
—
À retenir. La méthode de Lagrange a besoin d'une expression des racines qui prenne peu de valeurs, mais plus d'une ou deux. Pour cinq racines, le trou entre 2 et 5 dans la liste des nombres possibles ferme la porte. Il faudra Abel (1824) pour prouver qu'aucune formule par radicaux n'existe, et Galois (1832) pour dire exactement quelles équations sont résolubles, en étudiant précisément ces ensembles de permutations.

De Cardan à Galois

1545Cardan publie dans l'Ars magna la résolution du 3ᵉ degré (due à del Ferro et Tartaglia) et celle du 4ᵉ degré trouvée par son élève Ferrari.
1572Bombelli ose calculer avec √−121 pour retrouver la racine 4 de x³ = 15x + 4 : naissance pratique des nombres complexes.
1591Viète relie coefficients et racines : les coefficients sont les fonctions symétriques élémentaires des racines.
1683Tschirnhaus propose de faire disparaître des termes par changement de variable ; la méthode échoue au 5ᵉ degré.
1770-1771Lagrange, Réflexions sur la résolution algébrique des équations (Mémoires de l'Académie de Berlin) : toutes les méthodes reposent sur des résolvantes qui prennent peu de valeurs ; le nombre de valeurs divise n!. La même année, Vandermonde arrive à des idées voisines.
1799Ruffini publie une démonstration, incomplète, de l'impossibilité de résoudre l'équation générale du 5ᵉ degré par radicaux.
1815Cauchy démontre qu'une expression de n racines qui prend plus de 2 valeurs en prend au moins p, où p est le plus grand nombre premier ne dépassant pas n : pour 5 racines, au moins 5.
1824Abel prouve l'impossibilité de résoudre l'équation générale du 5ᵉ degré par radicaux.
1832Galois, la veille de sa mort, caractérise les équations résolubles par leur groupe de permutations ; ses travaux sont publiés par Liouville en 1846.

Le changement de regard

Avant Lagrange, on cherchait des astuces de calcul. Après lui, on étudie comment les expressions des racines se comportent quand on permute les racines : la résolution devient une question de symétries.

Le compte des valeurs

Une expression de n racines prend un nombre de valeurs qui divise n!. Les méthodes classiques marchent parce qu'elles trouvent des expressions à 1, 2 ou 3 valeurs : (x₁ − x₂)², t³, x₁x₂ + x₃x₄.

Le trou du 5ᵉ degré

Pour cinq racines, aucune expression ne prend 3 ou 4 valeurs. La méthode ne peut plus abaisser le degré : c'est le point de départ de Ruffini, Abel et Galois.

Pour aller plus loin

Le texte original. Les Réflexions sur la résolution algébrique des équations occupent le tome III des Œuvres de Lagrange (éd. Serret, 1869), disponibles sur Gallica. Lagrange y consacre une section à chaque degré et une dernière aux conclusions générales, où apparaît la divisibilité de n! par le nombre de valeurs.

Le vocabulaire moderne. Les permutations qui laissent une expression inchangée forment un sous-groupe du groupe symétrique Sₙ ; le nombre de valeurs est l'indice de ce sous-groupe. La planche 2 illustre donc le théorème de Lagrange sur les groupes finis, dont la réciproque est fausse : le groupe A₄ d'ordre 12 n'a pas de sous-groupe d'ordre 6 (voir la page sur les structures algébriques).

Ce que la planche 5 ne démontre pas. L'absence d'expression à 3 ou 4 valeurs montre que la méthode de Lagrange ne peut pas abaisser le degré ; elle ne prouve pas à elle seule qu'aucune formule par radicaux n'existe. La démonstration complète (Abel) et le critère général (Galois : le groupe de l'équation doit être résoluble, ce que S₅ n'est pas, car son sous-groupe A₅ de 60 éléments est simple) vont plus loin.

Des équations du 5ᵉ degré résolubles. Certaines le sont : x⁵ − 2 = 0, ou x⁵ − 5x + 12 = 0, dont le groupe n'a que 10 éléments. L'impossibilité ne concerne que l'équation générale.

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