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Géométrie

Quatre géométries, une même figure

Algébrique, différentielle, euclidienne, projective : quatre manières de regarder les courbes du plan et les surfaces de l'espace — et les ponts qui passent de l'une à l'autre, en dimension 1, 2 et 3.

Quatre regards sur un même objet

Prenez une ellipse. Pour la géométrie algébrique, c'est l'ensemble des points qui annulent un polynôme, x²/9 + y²/4 − 1 = 0 : on s'intéresse à son degré (ici 2), à ses points singuliers, à ses points de coordonnées rationnelles. Pour la géométrie différentielle, c'est une courbe lisse dont on mesure en chaque point la courbure, c'est-à-dire la vitesse à laquelle la tangente tourne. Pour la géométrie euclidienne, c'est une figure qui a deux demi-axes de 3 et 2 unités, qu'on peut déplacer sans la déformer. Pour la géométrie projective, c'est une conique, sœur de la parabole et de l'hyperbole, qu'une perspective change en l'une ou l'autre.

Felix Klein a proposé en 1872 le principe qui les relie : une géométrie se définit par les transformations qu'elle s'autorise et par ce que ces transformations laissent intact (les invariants). Plus on autorise de transformations, moins il reste d'invariants, mais plus ceux qui restent sont profonds.

Algébrique

Objets : zéros de polynômes. Outils : équations, degré, factorisation. Question type : combien de points communs ? où la courbe a-t-elle un nœud ?

Différentielle

Objets : courbes et surfaces lisses. Outils : dérivées, tangente, courbure. Question type : comment la figure se courbe-t-elle, point par point ?

Euclidienne

Objets : figures rigides. Outils : distance, angle. Transformations : déplacements (rotations, translations). Question type : quelle longueur, quel angle ?

Projective

Objets : droites et points, y compris à l'infini. Outils : coordonnées homogènes, homographies. Question type : quels points sont alignés ?

Les cinq planches traversent ces frontières : l'équation qui connaît la forme (1), la courbure lue directement dans l'équation (2), l'échelle des transformations de Klein mesurée sur une même figure (3), les surfaces du second degré dans l'espace (4), puis le cercle et la sphère, où les quatre géométries se rejoignent (5).

1

L'équation connaît la forme

Si l'on déplace une ellipse, son équation change complètement. Qu'est-ce qui, dans l'équation, ne change pas ?

Une conique s'écrit a x² + b xy + c y² + d x + e y + f = 0. Tournez-la, déplacez-la : les six coefficients bougent tous. Mais trois combinaisons restent fixes, les invariants euclidiens — la trace I₁, le déterminant de la partie quadratique I₂, et le grand déterminant I₃ :

I₁ = a + c     I₂ = ac − b²/4     I₃ = det [[a, b/2, d/2], [b/2, c, e/2], [d/2, e/2, f]]

Ces trois nombres suffisent à retrouver la forme : le signe de I₂ donne le type (ellipse si I₂ > 0, hyperbole si I₂ < 0, parabole si I₂ = 0), et les demi-axes se calculent sans jamais dessiner la courbe. La page les compare aux longueurs mesurées sur la figure.

En bleu, la conique déplacée ; en gris, sa position de départ. Les axes de symétrie (pointillés violets) et le centre sont calculés à partir de l'équation seule. Pour la parabole, la mesure est le plus petit rayon du cercle passant par trois points voisins de la courbe (en orange).
Équation après déplacement—
Invariants (I₁ ; I₂ ; I₃)—
Plus grand écart avec les invariants de départ—
Type d'après le signe de I₂—
Demi-axes (ou paramètre) calculés par I₁, I₂, I₃—
Les mêmes, mesurés sur la figure—
Écart calcul / mesure—
Ce qu'il faut retenir. L'algèbre et la géométrie euclidienne parlent de la même chose : trois nombres tirés des coefficients (I₁, I₂, I₃) ne bougent pas quand on déplace la figure, à l'arrondi près de 10⁻¹⁶, et ils redonnent exactement les longueurs que l'on mesure sur le dessin. Changer de repère change l'équation ; les invariants, eux, décrivent la figure elle-même.
2

La courbure se lit dans l'équation

Peut-on connaître la courbure d'une courbe sans la parcourir, seulement à partir de son équation ?

La courbure κ mesure à quelle vitesse la tangente tourne quand on avance sur la courbe ; son inverse 1/κ est le rayon du cercle osculateur, celui qui colle au mieux à la courbe au point considéré. La géométrie différentielle la calcule en parcourant la courbe, à partir d'un paramétrage (x(t), y(t)) :

κ = |x′y″ − y′x″| / (x′² + y′²)3/2

La géométrie algébrique n'a que l'équation F(x, y) = 0. Il suffit pourtant des dérivées partielles de F, prises au point :

κ = |FxxFy² − 2FxyFxFy + FyyFx²| / (Fx² + Fy²)3/2

Là où le gradient (Fx, Fy) s'annule, la formule divise par zéro : c'est un point singulier — un nœud où la courbe se recoupe, ou un rebroussement où elle fait demi-tour. L'algèbre les repère avant même que l'on dessine.

Le point bleu parcourt la courbe ; le cercle osculateur est en orange, son centre relié au point. Les points singuliers, où le gradient s'annule, sont entourés de rouge.
κ par l'équation F = 0 (algébrique)—
κ par le paramétrage (différentielle, différences finies)—
Écart relatif entre les deux—
Valeur exacte connue en ce point—
Longueur du gradient |∇F|—
Rotation totale de la tangente ∫κ ds—
Ce qu'il faut retenir. La formule algébrique et la formule différentielle donnent la même courbure, à l'imprécision près des différences finies. Près d'un point singulier, |∇F| tombe vers 0 : la courbure du folium reste finie de chaque branche mais les deux branches se croisent ; celle de la cubique à rebroussement devient infinie. Enfin ∫κ ds, une quantité différentielle, prend des valeurs rondes qui ne dépendent que de la forme globale : 2π pour l'ovale de l'ellipse, 0 pour le huit de la lemniscate, 1,5π pour la boucle du folium (il manque les π/2 du coin au nœud pour faire un tour complet).
3

Ce que chaque géométrie conserve

Déplacer, agrandir, étirer, mettre en perspective : que reste-t-il d'une figure à chaque étape ?

Le programme de Klein range les géométries du plan comme des poupées russes. Chacune autorise plus de transformations que la précédente :

déplacements ⊂ similitudes ⊂ transformations affines ⊂ homographies

Les déplacements (euclidienne) gardent distances et angles ; les similitudes autorisent le changement d'échelle ; les transformations affines étirent et cisaillent, mais gardent le parallélisme ; les homographies (projective) mettent en perspective et ne gardent que l'alignement et le birapport. La figure ci-dessous porte une cubique y = x³/4 − x, un quadrillage, quatre points alignés A, B, C, D et un point E. La page mesure chaque propriété avant et après. Pour les points particuliers de la courbe, elle note leur position t : le point (t ; t³/4 − t) de la figure d'origine a pour image le point de même t sur l'image.

En gris, la figure d'origine ; en couleur, son image. Le point d'inflexion de la cubique (où la courbure change de signe) est en rouge, ses sommets (où la courbure passe par un maximum ou un minimum) en violet ; tous deux sont recalculés sur l'image, pas transportés.
Propriété mesuréeAvantAprèsVerdict
Longueur AB
Angle entre les deux axes du quadrillage
Angle entre les droites x = −2 et x = 2 (parallélisme)
Rapport d'aires des triangles ABE et CDE
Rapport AB / BC sur une même droite
Birapport (A, B ; C, D)
Alignement de A, B, C, D (déterminant normé)
Point d'inflexion : sa position t sur la courbe
Sommets : leurs positions t sur la courbe
Ce qu'il faut retenir. En montant l'échelle, les invariants tombent un à un : la longueur avec la similitude, l'angle avec l'affinité, le parallélisme et les rapports avec l'homographie. Le birapport et l'alignement tiennent jusqu'au bout. La courbure donne un exemple frappant de pont entre géométries : le point d'inflexion (courbure nulle) survit à toutes les transformations, car c'est un point où la tangente traverse la courbe, une propriété d'incidence ; les sommets, eux, sont une notion euclidienne : une similitude les respecte, mais dès qu'on étire la figure, les points de courbure maximale ne sont plus les images des anciens.
4

Dans l'espace : les quadriques

Pourquoi certaines surfaces courbes contiennent-elles des lignes parfaitement droites ?

Une quadrique est une surface d'équation du second degré en x, y, z : ellipsoïde, hyperboloïdes, paraboloïdes. Sa courbure de Gauss K, produit des deux courbures principales, dit comment elle se courbe autour d'un point : K > 0 comme un œuf (la surface reste d'un seul côté de son plan tangent), K < 0 comme une selle (elle le traverse). La géométrie différentielle calcule K par les deux « formes fondamentales » d'un paramétrage ; l'algèbre la tire directement de l'équation F = 0, par la formule de Gauss pour les surfaces implicites :

K = − det [[Hess F, ∇F], [∇Fᵀ, 0]] / |∇F|⁴

Et l'algèbre ajoute un fait étonnant : le plan tangent coupe une quadrique suivant une conique qui a un point double au point de contact, donc suivant deux droites — réelles si K < 0, imaginaires si K > 0. Les surfaces en selle sont réglées : on peut les construire avec des baguettes droites.

Faites glisser pour tourner. Le maillage est bleu là où K > 0 et rouge là où K < 0. Au point P : la normale (verte), le plan tangent (violet) et, s'il y en a, les deux droites de la surface qui passent par P (rouge foncé).
K par l'équation (algébrique)—
K par les formes fondamentales (différentielle)—
Écart relatif—
Plan tangent ∩ surface—
Distance des deux droites à la surface (max. sur 400 points)—
Gauss-Bonnet : ∫K dA / 4π—
Ce qu'il faut retenir. Les deux calculs de K concordent. Sur l'hyperboloïde à une nappe et sur la selle, K est négatif partout, et par chaque point passent deux droites entièrement contenues dans la surface : c'est ainsi qu'on bâtit les tours de refroidissement et les toitures en paraboloïde avec des éléments droits. Sur l'ellipsoïde, K est positif et le plan tangent ne touche qu'en un point. Pour l'ellipsoïde, l'intégrale de K sur toute la surface vaut exactement 4π quelle que soit sa forme (théorème de Gauss-Bonnet) : une quantité différentielle qui ne dépend que de la forme globale, comme ∫κ ds dans la planche 2.
5

Le cercle et la sphère : les quatre géométries réunies

Un même geste — projeter depuis un point de la sphère — relie les nombres entiers, la courbure, les angles et les points à l'infini.

Traçons les droites qui partent du point N = (−1 ; 0) du cercle unité. La droite de pente t coupe l'axe vertical en (0 ; t) et recoupe le cercle en un seul autre point :

P(t) = ( (1 − t²)/(1 + t²) ; 2t/(1 + t²) )

Quatre lectures d'une même formule. Algébrique : si t = p/q est une fraction, P a des coordonnées rationnelles, et (q² − p², 2pq, q² + p²) est un triplet pythagoricien. Euclidienne : par le théorème de l'angle inscrit, t = tan(θ/2), où θ est l'angle au centre. Différentielle : la vitesse vaut |P′(t)| = 2/(1 + t²), et la longueur totale du cercle en sort. Projective : quand t part à l'infini, P revient en N ; le cercle est une droite projective, fermée par un seul point à l'infini.

Le point P parcourt le cercle ; la droite (NP) coupe l'axe en T = (0 ; t). Les petits points verts sont les points rationnels du cercle dont la fraction t = p/q a un dénominateur au plus égal à Q.
Pente t et point P—
θ/2 − arctan t (angle inscrit)—
Fraction la plus proche (q ≤ 60) et triplet—
Contrôle en entiers : a² + b² − c²—
Points rationnels dessinés—
∫ 2/(1 + t²) dt sur ℝ, contre 2π—

En dimension 3, la même construction s'appelle la projection stéréographique : depuis le pôle nord N de la sphère, chaque point de la sphère est envoyé sur le plan de l'équateur, le long du rayon issu de N. Elle a trois propriétés qui la rendent précieuse aux cartographes depuis Ptolémée : elle envoie les cercles de la sphère sur des cercles du plan (ou sur des droites s'ils passent par N) ; elle conserve les angles (on dit qu'elle est conforme) ; et le point N lui-même part à l'infini, si bien que la sphère entière est le plan complété par un seul point.

(x ; y ; z) ↦ ( x/(1 − z) ; y/(1 − z) )     aire : dAsphère = 4 / (1 + r²)² · dAplan

Faites glisser pour tourner. Sur la sphère, deux cercles C₁ (bleu) et C₂ (orange), coupes par des plans ; sur le plan de l'équateur, leurs images, et quelques rayons issus de N en pointillé. Au point de rencontre X, l'angle est comparé à celui des images.
Image de C₁ : écart maximal au cercle (ou à la droite) passant par trois de ses points—
Nature de l'image de C₁—
Angle entre C₁ et C₂ sur la sphère → sur le plan—
Écart des deux angles—
∫ 4/(1 + r²)² dA sur tout le plan, contre 4π—
Ce qu'il faut retenir. Une seule idée, projeter depuis un point de la courbe ou de la surface, fait parler les quatre géométries. L'algèbre y trouve tous les triplets pythagoriciens, contrôlés ici en nombres entiers exacts ; la géométrie euclidienne y reconnaît l'angle inscrit ; la géométrie différentielle y lit la longueur du cercle (2π) et l'aire de la sphère (4π) comme des intégrales sur une droite et sur un plan ; la géométrie projective y voit le cercle comme une droite fermée par un point à l'infini. Dans l'espace, les cercles restent des cercles et les angles restent des angles, à mieux que 10⁻¹¹ près (l'arrondi de la machine) : la projection stéréographique est à la fois algébrique (rationnelle), conforme et fidèle aux cercles.

Repères historiques

vers −300Euclide ordonne la géométrie des figures rigides : distances, angles, cercles.
vers 150Ptolémée utilise la projection stéréographique pour dessiner la voûte céleste (l'astrolabe en naîtra).
1637Descartes et Fermat mettent les courbes en équations : naissance de la géométrie algébrique ; le folium de Descartes date de ces années.
1639Desargues fonde la géométrie projective en ajoutant les points à l'infini.
1673Huygens étudie la courbure et les développées ; Newton et Leibniz fournissent bientôt le calcul différentiel.
1694Jacques Bernoulli décrit la lemniscate.
1827Gauss publie ses Disquisitiones generales circa superficies curvas : la courbure de Gauss ne dépend que des mesures faites sur la surface (theorema egregium).
1848Bonnet étend la formule de Gauss : l'intégrale de la courbure dépend de la seule forme globale.
1872Klein, programme d'Erlangen : chaque géométrie est l'étude des invariants d'un groupe de transformations.
XXᵉ siècleZariski, Weil et Grothendieck refondent la géométrie algébrique ; ses outils servent aujourd'hui à la cryptographie (courbes elliptiques) et à la robotique.

En trois idées

Des invariants, pas des coordonnées

Une équation dépend du repère ; ses invariants (I₁, I₂, I₃ pour une conique) décrivent la figure elle-même et redonnent ses longueurs.

Une échelle de transformations

Déplacements, similitudes, affinités, homographies : plus on en autorise, moins il reste d'invariants. L'alignement, le birapport et les points d'inflexion traversent toute l'échelle.

La courbure fait le pont

Elle se calcule dans l'équation (algèbre), elle se définit par les dérivées (différentielle), elle se mesure en longueurs (euclidienne), et son intégrale ne retient que la forme globale.

Pour aller plus loin

Les coniques et la géométrie projective. En perspective, ellipse, parabole et hyperbole sont une seule courbe : leur type dépend seulement du nombre de points qu'elles ont à l'infini. C'est la version projective du signe de I₂ de la planche 1.

Les inflexions d'une cubique. Sur le plan projectif complexe, une cubique lisse a exactement neuf points d'inflexion, dont trois au plus sont réels ; ils sont alignés trois par trois sur douze droites. C'est un résultat algébrique sur une notion différentielle.

Le theorema egregium. La courbure de Gauss d'une surface ne change pas si on la plie sans l'étirer : une feuille de papier (K = 0) ne peut jamais recouvrir une sphère (K > 0) sans déchirure. C'est pourquoi aucune carte plane de la Terre n'est parfaite ; la projection stéréographique garde les angles, mais pas les aires.

Bézout. Deux courbes de degrés m et n se coupent en m·n points, à condition de compter les points complexes, les points à l'infini et les multiplicités. L'énoncé n'est vrai que si les trois points de vue — algébrique, projectif et complexe — sont réunis.