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Géométrie

L’espace affine et l’espace euclidien

Des points, des déplacements, des droites et des parallèles, sans origine privilégiée ; puis ce qu’ajoute une distance : les angles, la perpendicularité et le cercle.

Deux étages d’une même maison

Un espace affine est un ensemble de points dans lequel on sait se déplacer : entre deux points A et B, il existe un déplacement, le vecteur AB, et tout déplacement peut s’appliquer à n’importe quel point. Aucun point n’y joue un rôle particulier : il n’y a pas d’origine.

Un espace euclidien est un espace affine auquel on ajoute un produit scalaire, c’est-à-dire une façon de mesurer les longueurs des vecteurs et les angles entre eux. Tout ce qui était vrai à l’étage affine le reste ; on gagne en plus les distances, les angles droits, les cercles.

Les règles du jeu affine

Point − point = vecteur : deux points A, B définissent le vecteur AB.

Point + vecteur = point : pour tout point A et tout vecteur u, il existe un unique point B tel que AB = u.

Relation de Chasles : AB + BC = AC.

En revanche, point + point n’a aucun sens : il n’y a pas de « somme » de deux villes.

Ce que l’étage euclidien ajoute

Un produit scalaire u · v sur les vecteurs. Il donne la longueur ‖u‖ = √(u · u), donc la distance AB = ‖AB‖.

Il donne l’angle par cos θ = u · v / (‖u‖ ‖v‖), donc la perpendicularité (u · v = 0).

Il permet enfin de définir le cercle comme le lieu des points à une distance donnée d’un centre — une phrase impossible à écrire à l’étage affine.

Pourquoi séparer les deux étages ? Parce que beaucoup de théorèmes n’utilisent que le premier : l’alignement, le parallélisme, le milieu, le théorème de Thalès, les rapports de longueurs sur une même droite. Savoir qu’un résultat est affine, c’est savoir qu’il résiste à toutes les déformations qui gardent les droites droites et les parallèles parallèles — et il y en a beaucoup plus que des isométries.

Code des couleurs, identique partout : bleu = objet principal ou résultat, orange = origine ou repère choisi arbitrairement, rouge = point d’attention ou ce qui se casse, vert = contrôle, violet = objet secondaire.

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Pas d’origine : ce qui a un sens et ce qui n’en a pas

Pour calculer, on choisit une origine O et l’on repère chaque point par le vecteur OA. Mais ce choix est arbitraire. Une construction n’a de sens affine que si son résultat ne dépend pas de l’origine choisie. Essayons avec la combinaison O + λ OA + μ OB.

Le calcul

Changeons d’origine : O′A = O′O + OA. Alors O′ + λ O′A + μ O′B = O + λ OA + μ OB + (1 − λ − μ) OO′.

Le résultat se décale de (1 − λ − μ) OO′ : il ne dépend pas de l’origine si et seulement si λ + μ = 1.

Les trois cas

λ + μ = 1 : on obtient un point bien défini, le barycentre (le milieu pour λ = μ = ½).

λ + μ = 0 : la combinaison λ OA + μ OB = μ AB est un vecteur bien défini.

Autrement — par exemple la « somme » A + B (λ = μ = 1) — le résultat bouge avec l’origine : il n’a aucun sens géométrique.

Déplacez A, B et l’origine O. Petits points gris : neuf autres origines possibles ; anneaux gris : le résultat calculé depuis chacune. Point rouge : le résultat calculé depuis O. Flèche bleue : le vecteur AB.
Coordonnées de A depuis O—
Coordonnées du vecteur AB—
λ + μ—
Dispersion mesurée sur les dix origines—
Dispersion prévue |1 − λ − μ| · (plus grand écart entre origines)—
Nature du résultat—
Ce qu’il faut voir. Avec « A + B », les dix résultats s’éparpillent : chaque origine donne une réponse différente, donc la question n’a pas de sens. Cliquez sur « Milieu » : les dix anneaux se superposent exactement. Déplacez O : les coordonnées de A changent sans cesse, celles du vecteur AB jamais. Les points n’ont pas de coordonnées propres ; les vecteurs, si.
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Les déplacements : un même vecteur partout

Un vecteur est un déplacement qui s’applique à tous les points à la fois : c’est une translation. Chaque point de la figure se déplace de la même flèche, quel que soit l’endroit où il se trouve.

Composer deux déplacements

Se déplacer de u puis de v revient à se déplacer de u + v : c’est la relation de Chasles. Et l’ordre n’importe pas : u + v = v + u.

Le parallélogramme, notion affine

Les quatre points H, H + u, H + u + v, H + v forment un parallélogramme. On le reconnaît sans aucune mesure : ses diagonales ont le même milieu.

Déplacez la maison par son coin H et les pointes des vecteurs u et v. Maison bleue : déplacée de u ; violette : de v ; verte : des deux, dans un ordre ou dans l’autre.
u—
v—
u + v—
Écart entre « u puis v » et « v puis u » (5 sommets)—
Chasles : HH₁ + H₁H₂ − HH₂—
Écart entre les milieux des deux diagonales—
Ce qu’il faut voir. Les cinq petites flèches bleues sont toutes identiques : un vecteur n’a pas de point de départ attitré, c’est le même déplacement partout. Les deux chemins, u puis v et v puis u, aboutissent exactement à la même maison verte : l’écart affiché est nul.
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Droites, parallélisme et Thalès sans règle graduée

Une droite est l’ensemble des points A + t u, où t parcourt les réels : un point de départ et une direction. Deux droites sont parallèles quand elles ont la même direction. Tout cela se dit sans jamais mesurer une longueur.

Parallèles ou sécantes ?

Les droites de directions u et w sont parallèles si et seulement si u et w sont colinéaires, c’est-à-dire det(u, w) = 0. Sinon, elles se coupent en un point unique, obtenu en résolvant un système de deux équations.

Par un point donné passe une et une seule parallèle à une droite : c’est le postulat d’Euclide, qui devient ici une évidence.

Le rapport sur une droite

Si M est sur (AB), il existe un unique réel t avec AM = t AB. Ce rapport de deux vecteurs colinéaires est une notion affine. Le rapport de deux vecteurs non colinéaires, lui, n’a pas de sens.

Le théorème de Thalès n’utilise que ces rapports : deux sécantes issues de S coupent deux parallèles selon le même rapport k.

Droite d = (AB) et sa parallèle en pointillé par C. Droite d′ = (DE) et son éventuel point d’intersection I avec d. Sécantes vertes issues de S : configuration de Thalès. Point M mobile sur d.
det(AB, DE)—
Position de d et d′—
M sur d : AM = t · AB—
Thalès : SA′/SA, SB′/SB, A′B′/AB—
Plus grand écart entre les trois rapports—
Ce qu’il faut voir. Tous les nombres de cette planche sont des rapports de vecteurs colinéaires ou des déterminants : aucune distance n’a été calculée. Pourtant le parallélisme se décide, l’intersection se trouve, et les trois rapports de Thalès coïncident à 10⁻¹⁶ près, quelle que soit la forme du triangle. Thalès est un théorème affine.
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Ce qu’une application affine conserve… et ce qu’elle casse

Une application affine déforme le plan en gardant les droites droites : f(M) = f(Q) + L(QM), où L est une application linéaire (une matrice 2 × 2). Elle respecte toute la structure affine. Mais regardez ce que devient le cercle.

Conservé : tout ce qui est affine

L’alignement, le parallélisme, les milieux et barycentres, le rapport t sur une droite. Même les rapports d’aires sont conservés : toutes les aires sont multipliées par le même nombre |det L|.

Cassé : tout ce qui est euclidien

Les longueurs, les angles, les angles droits. Le carré devient un parallélogramme quelconque, et le cercle devient une ellipse. Pour l’espace affine, un cercle n’est qu’une ellipse parmi d’autres : il ne sait pas le distinguer.

À gauche, en gris, la figure de départ : un carré, ses diagonales, les milieux des côtés, le cercle inscrit et un point au tiers d’un côté. À droite, son image : carré en bleu, cercle et angle en rouge. Déplacez f(Q) pour translater l’image.
Côtés opposés : det des images—
Milieu de l’image − image du milieu—
Point au tiers : rapport t après—
Rapport des aires (mesuré / det L)—
Rapport des côtés (1 avant)—
Angle du coin (90° avant)—
Cercle : rayon max / rayon min (1 avant)—
Ce qu’il faut voir. Les quatre lectures vertes restent exactes pour toutes les matrices : ce sont les invariants affines. Les trois lectures rouges changent dès qu’on quitte l’identité — sauf avec le bouton « Rotation », qui est une isométrie : elle conserve aussi longueurs et angles. Les isométries ne sont qu’une toute petite famille parmi les applications affines.
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Ajouter une distance : l’étage euclidien

Pour parler de cercle, il faut choisir un produit scalaire. Ce choix n’est pas unique : le même plan affine peut recevoir bien des produits scalaires, et chacun a ses propres cercles et ses propres angles droits. Enfin, toutes les distances ne proviennent pas d’un produit scalaire — et sans lui, pas d’angle.

Le cercle, lieu des points à distance r

On déclare orthonormée une base (e₁, e₂) : e₁ fait l’angle φ avec l’horizontale, e₂ lui est perpendiculaire (au sens usuel) et de longueur usuelle s. Le produit scalaire correspondant donne à un vecteur de coordonnées (p ; q) dans cette base la longueur √(p² + q²).

Le cercle de centre C et de rayon r est alors l’ensemble des M tels que ‖CM‖ = r pour ce produit scalaire.

Ce qui change, ce qui ne change pas

Pour s = 1, on retrouve la distance usuelle et le cercle habituel. Pour s ≠ 1, ce « cercle » nous paraît être une ellipse ; pourtant tous ses points sont à la même distance de C, et la tangente y est perpendiculaire au rayon — au sens du nouveau produit scalaire.

Les droites et les parallèles, elles, n’ont pas bougé : elles appartiennent à l’étage affine.

Points verts : à la distance r de C à 3 % près, pour le produit scalaire choisi. Courbe bleue : le cercle de ce produit scalaire. Pointillé gris : le cercle usuel de même rayon. Droite violette : perpendiculaire en M au rayon, au sens du produit scalaire choisi. Base orange : (e₁, e₂).
Distance CM, produit scalaire choisi—
Distance CM, distance usuelle—
Angle rayon / tangente, produit choisi—
Angle rayon / tangente, mesuré à l’œil (usuel)—
Plus grand |CP − r| sur 2000 points du cercle—
Ce qu’il faut voir. Le cercle n’est pas un objet de l’espace affine : c’est le produit scalaire qui le fabrique. Changez φ et s : le « cercle » change de forme, l’angle droit entre rayon et tangente reste exactement 90° pour le produit choisi, alors qu’à l’œil il ne l’est plus. Notre œil utilise, sans le dire, le produit scalaire usuel.

D’autres façons de mesurer

On peut mesurer un vecteur u = (x ; y) par ‖u‖ₚ = (|x|ᵖ + |y|ᵖ)^(1/p). Pour p = 1, c’est la distance du chauffeur de taxi à Manhattan ; pour p = ∞, max(|x|, |y|), la distance du roi aux échecs. Chacune donne une distance honnête, et son « cercle » : losange, carré, forme arrondie.

L’identité du parallélogramme

Une longueur provient d’un produit scalaire si et seulement si, pour tous vecteurs, ‖u + v‖² + ‖u − v‖² = 2‖u‖² + 2‖v‖² (théorème de Jordan et von Neumann). Seul p = 2 la vérifie.

Pour les autres, la formule u · v = (‖u + v‖² − ‖u − v‖²)/4 ne donne pas un vrai produit scalaire : il n’y a pas d’angle. L’espace euclidien, c’est une distance qui vient d’un produit scalaire.

Courbe bleue : le cercle de rayon 3 pour la distance choisie ; pointillé gris : le cercle usuel. Déplacez les pointes de u et v : le parallélogramme vert a pour diagonales u + v et u − v.
‖u‖ et ‖v‖—
‖u + v‖ et ‖u − v‖—
‖u+v‖² + ‖u−v‖² − 2‖u‖² − 2‖v‖² pour ces u, v—
Plus grand écart relatif sur 2000 couples tirés au hasard—
« Produit » polarisé : défaut d’additivité sur 2000 triplets—
Angle défini ?—
Ce qu’il faut voir. Pour p = 2, l’identité du parallélogramme tient à 10⁻¹⁵ près sur tous les couples ; pour p = 1 ou p = ∞, elle échoue nettement. Une distance suffit pour définir un « cercle », mais pas un angle : l’étage euclidien exige un produit scalaire, et c’est lui qui donne à la fois la distance, l’angle, la perpendicularité et le cercle rond.

Bilan : à quel étage vit chaque notion ?

NotionÉtageCe qu’il faut pour la définirPlanche
point, vecteur, translationaffinepoint − point = vecteur, Chasles1, 2
milieu, barycentreaffinecombinaison de coefficients de somme 11, 4
droite, alignement, parallélismeaffineun point et une direction ; det(u, w) = 03
rapport de vecteurs colinéaires, ThalèsaffineAM = t AB3, 4
rapport d’airesaffinedéterminant4
longueur, distanceeuclidien (ou simplement normé)une norme5
angle, perpendicularitéeuclidienun produit scalaire5
cercle, médiatrice, isométrieeuclidienun produit scalaire4, 5

L’étage affine

Des points et des déplacements. On y parle de droites, de parallèles, de milieux et de rapports sur une même droite, sans jamais choisir d’origine ni mesurer de longueur.

L’étage euclidien

Le même espace, plus un produit scalaire. Il apporte la distance et l’angle, et avec eux la perpendicularité, le cercle, la médiatrice, Pythagore.

La bonne question

Face à un théorème, se demander : utilise-t-il des longueurs ou des angles ? Sinon, il est affine, et il reste vrai après n’importe quelle déformation qui garde les droites et les parallèles.

Pour aller plus loin
  • Le programme d’Erlangen (Felix Klein, 1872) classe les géométries par leurs transformations : la géométrie euclidienne étudie ce que conservent les isométries, la géométrie affine ce que conservent les applications affines, la géométrie projective ce que conservent les perspectives. Plus le groupe est grand, moins il reste d’invariants.
  • Les coniques affines. À l’étage affine, un cercle et une ellipse sont indiscernables ; on distingue seulement trois familles de coniques : ellipses, paraboles, hyperboles. C’est l’étage euclidien qui sépare le cercle des autres ellipses.
  • Le centre de gravité d’un triangle est une notion affine : il reste le centre de gravité de l’image après toute application affine. L’orthocentre et le centre du cercle circonscrit, eux, sont euclidiens et ne suivent pas.
  • En dimension 3, tout se transpose : plans parallèles, droites non coplanaires, volume multiplié par |det L|. Le produit vectoriel, lui, est euclidien : il a besoin des longueurs et de l’orientation.