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Cahier de logique

La quête des fondements des mathématiques

Vers 1900, un paradoxe menace de faire s’écrouler tout l’édifice. La réponse des mathématiciens : faire de la logique un outil mathématique pour étudier… les mathématiques elles-mêmes.

Le texte, en trois mouvements

« Au tournant du XXᵉ siècle, des paradoxes (notamment le paradoxe de Russell sur les ensembles) ont menacé la cohérence interne des mathématiques. La logique est alors devenue l’outil mathématique servant à étudier les mathématiques elles-mêmes : définir précisément ce qu’est une démonstration, un axiome ou un théorème ; fonder l’édifice mathématique sur une base solide, notamment via la théorie des ensembles (ZFC). »

1. La menace

Un paradoxe est un raisonnement apparemment correct qui aboutit à une contradiction : un énoncé et son contraire à la fois. La cohérence d’une théorie, c’est l’absence de contradiction. Planches 1 et 2 : d’où vient le paradoxe de Russell, et pourquoi une seule contradiction ruine tout.

2. Définir

Un axiome est un énoncé admis au départ ; une démonstration est une suite finie d’énoncés dont chacun est un axiome ou découle des précédents par une règle fixée ; un théorème est la dernière ligne d’une démonstration. Planches 3 et 4 : une démonstration vérifiée par une machine, des axiomes testés par des modèles.

3. Fonder

La théorie des ensembles de Zermelo-Fraenkel avec l’axiome du choix (ZFC) sert de socle commun : nombres, fonctions, figures, tout y devient ensemble, et un seul symbole de relation suffit, l’appartenance ∈. Planche 5 : ce que coûte l’écriture complète d’un énoncé avec ∈ seul.

Repères

1874Cantor publie ses premiers travaux sur les ensembles infinis : il existe plusieurs tailles d’infini.
1879Frege invente l’Idéographie, première écriture entièrement formelle du raisonnement (quantificateurs compris).
1889Peano donne ses axiomes de l’arithmétique, écrits dans une notation symbolique.
1893Frege, Lois fondamentales de l’arithmétique, tome I : toute l’arithmétique doit découler de la logique, avec une loi qui associe un ensemble à toute propriété.
1897Burali-Forti signale une première antinomie : l’ensemble de tous les ordinaux.
1899Hilbert, Fondements de la géométrie : une axiomatique complète de la géométrie, où les mots « point » et « droite » ne comptent que par les axiomes qui les relient.
1902Le 16 juin, Russell écrit à Frege : l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes est contradictoire. Frege ajoute au tome II (1903) un appendice où il reconnaît que son édifice vacille.
1908Zermelo publie la première axiomatique de la théorie des ensembles, qui remplace la compréhension illimitée par la séparation ; la même année, Russell propose sa théorie des types.
1910Whitehead et Russell, Principia Mathematica (1910-1913) : les mathématiques dérivées pas à pas d’une logique typée.
1922Fraenkel et Skolem, indépendamment, ajoutent l’axiome de remplacement : c’est la naissance de ZF.
1920-1928Programme de Hilbert : formaliser les théories, puis démontrer leur cohérence par des moyens élémentaires.
1931Gödel : une théorie cohérente contenant l’arithmétique ne peut pas démontrer sa propre cohérence. Le programme de Hilbert est borné, la logique mathématique est née comme discipline.
1938Gödel montre que l’axiome du choix ne peut pas contredire ZF (si ZF est cohérente).
1963Cohen montre qu’il ne peut pas non plus s’en déduire : l’axiome du choix est indépendant de ZF.
Planche 1

La machine de Frege et le paradoxe de Russell

Chez Frege, toute propriété P définit un ensemble : S = {x : P(x)}, qui contient exactement les objets ayant la propriété. C’est la compréhension illimitée. Mais une fois S fabriqué, S est lui-même un objet : il doit, lui aussi, être dedans ou dehors. La machine teste les deux réponses possibles.

Propriété
Objets ordinaires : entiers de 1 à 12
Hypothèse 1 : on range S à l’intérieur de lui-même (S ∈ S).
Hypothèse 2 : on laisse S à l’extérieur (S ∉ S).
entiers retenus dans S–
P(S) sous l’hypothèse 1 / 2–
hypothèses cohérentes–
verdict–

Le bilan des huit propriétés

Ce qu’il faut retenir. Pour une propriété ordinaire, une seule des deux réponses est cohérente : l’ensemble existe sans ambiguïté. Pour « x ∈ x », les deux conviennent : l’ensemble est mal déterminé mais pas contradictoire. Pour « x ∉ x », aucune ne convient : si S est dedans, il ne devrait pas y être, et inversement. La loi de Frege exige donc l’existence d’un objet impossible. Remède de Zermelo (dernière ligne du tableau) : ne découper que dans un ensemble déjà donné. « Les entiers pairs qui ne s’appartiennent pas » ne pose plus aucun problème, car S, n’étant pas un entier, n’a pas à être candidat.
Planche 2

Pourquoi une seule contradiction ruine tout

On pourrait croire qu’un paradoxe isolé ne gêne qu’un coin de la théorie. C’est faux : d’une contradiction, on peut déduire n’importe quel énoncé. On le voit avec trois énoncés élémentaires P, Q, R. Une valuation attribue à chacun « vrai » ou « faux » (8 possibilités) ; un modèle des axiomes est une valuation qui les rend tous vrais ; un énoncé est une conséquence des axiomes s’il est vrai dans tous les modèles.

Les 8 valuations de (P, Q, R). Vert : modèle. Barré : éliminée, avec le premier axiome qui la rend fausse.
Les 256 énoncés possibles sur P, Q, R (un énoncé = une colonne de table de vérité). Allumé : conséquence des axiomes. Encadrés : P ∧ ¬P (coin haut gauche, jamais vrai) et R ∨ ¬R (coin bas droit, toujours vrai).
modèles m–
conséquences comptées une à une–
formule 2^(8 − m)–
« P ∧ ¬P » est-elle conséquence ?–

Quelques énoncés à l’épreuve

La règle d’explosion

Supposons démontrés X et ¬X. Pour un énoncé C quelconque (« 1 = 2 », par exemple) :

quatre lignes suffisent1. X (démontré)
2. X ou C (car X est vrai)
3. ¬X (démontré aussi)
4. C (dans « X ou C », X est exclu)

Contrôle par table de vérité de (X ∧ ¬X) → C :

Ce qu’il faut retenir. Chaque axiome ajouté élimine des valuations et fait grandir la liste des théorèmes : le nombre de conséquences vaut exactement 28 − m. Quand les axiomes se contredisent, il ne reste aucun modèle, et la condition « vrai dans tous les modèles » est remplie par tout énoncé : les 256 s’allument, y compris P ∧ ¬P. Voilà pourquoi le paradoxe de Russell était mortel pour le système de Frege : il y rendait démontrable n’importe quoi, donc plus rien ne voulait rien dire.
Planche 3

Qu’est-ce qu’une démonstration ? Une suite qu’une machine peut vérifier

Hilbert et ses élèves ont réduit la démonstration à un objet précis. On fixe trois schémas d’axiomes (des modèles de phrases où φ, ψ, χ peuvent être remplacées par n’importe quelle formule) et une seule règle, le modus ponens : de α et de α → β, on tire β. Une démonstration est alors une liste de lignes, chacune justifiée ; la vérifier ne demande aucune intelligence, seulement de comparer des symboles.

le système (dû à Frege, simplifié par Łukasiewicz) A1 : φ → (ψ → φ) · A2 : (φ → (ψ → χ)) → ((φ → ψ) → (φ → χ)) · A3 : (¬ψ → ¬φ) → (φ → ψ) · règle MP
Démonstration
Lignes vérifiées 5
Chaque ligne est un nœud ; les flèches montrent sur quelles lignes s’appuie un modus ponens. Vert : validée ; rouge : refusée ; gris : pas encore examinée.

Le bouton « altérer » modifie un seul symbole de la ligne : observez ce que le vérificateur en pense, et ce qui en découle pour les lignes suivantes.

lignes validées–
comparaisons de symboles effectuées–
contrôle sémantique (tables de vérité)–
théorème obtenu–
Ce qu’il faut retenir. Les trois mots du texte deviennent précis : un axiome est une ligne qui a la forme d’un schéma, une démonstration est une liste où chaque ligne est un axiome, une hypothèse ou un modus ponens sur des lignes précédentes, un théorème est la dernière ligne. Le vérificateur ne sait pas ce que « → » veut dire, et pourtant, contrôle indépendant, toute ligne qu’il valide est vraie dans chaque valuation qui rend les hypothèses vraies. La « preuve » fautive confond « A entraîne B » avec « B entraîne A » : il la refuse, et la table de vérité exhibe le contre-exemple A faux, B vrai.
Planche 4

Des axiomes interrogés par leurs modèles

La logique ne se contente pas d’écrire des axiomes : elle les étudie. Deux questions reviennent sans cesse. Sont-ils cohérents ? Il suffit d’exhiber un modèle, un objet qui les vérifie tous. Un axiome est-il indépendant des autres (impossible à démontrer à partir d’eux) ? Il suffit d’exhiber un modèle des autres où il est faux. Laboratoire : les relations sur un petit ensemble, et cinq axiomes classiques.

Éléments 3
Les modèles trouvés parmi toutes les relations possibles (flèche x → y : x R y ; boucle : x R x).
Pour chaque axiome coché : un modèle des autres où il est faux (contre-modèle), s’il en existe un.
relations passées en revue–
modèles de la théorie–
valeur connue (dénombrement classique)–
cohérence–
Ce qu’il faut retenir. Un modèle prouve la cohérence : ce qui est réalisé ne peut pas être contradictoire. Un contre-modèle prouve l’indépendance : si un axiome était démontrable à partir des autres, il serait vrai partout où les autres le sont. C’est exactement ainsi qu’on a établi, au XIXᵉ siècle, que le postulat des parallèles ne se déduit pas des autres axiomes d’Euclide (modèles de géométrie non euclidienne), puis, en 1938 et 1963, que l’axiome du choix est indépendant de ZF. La théorie « symétrie + antisymétrie + totalité » n’a aucun modèle dès qu’il y a deux éléments : elle se contredit.

ZFC en une page

Le socle retenu est une théorie où tout objet est un ensemble et où le seul symbole propre est l’appartenance ∈. Neuf axiomes (dont deux schémas, c’est-à-dire des familles infinies d’axiomes de même forme) disent quels ensembles existent. Aucun ne permet de former « l’ensemble de tous les ensembles » : le paradoxe de Russell y devient un simple théorème, « aucun ensemble ne contient tous les ensembles ».

AxiomeCe qu’il affirmeÀ quoi il sert
ExtensionnalitéDeux ensembles qui ont les mêmes éléments sont égaux.Un ensemble n’est rien d’autre que ses éléments.
PairePour a et b, il existe {a, b}.Singletons, couples (a, b) = {{a}, {a, b}}.
RéunionPour une famille d’ensembles, il existe la réunion de ses membres.A ∪ B, successeur n ∪ {n}.
PartiesPour A, il existe l’ensemble de ses parties 𝒫(A).Produits cartésiens, relations, fonctions, ℝ.
Séparation (schéma)Pour A et une propriété P, il existe {x ∈ A : P(x)}.La compréhension, mais à l’intérieur d’un ensemble donné : c’est le remède à Russell.
Remplacement (schéma)L’image d’un ensemble par une règle fonctionnelle est un ensemble.Grands ordinaux, constructions par récurrence transfinie (Fraenkel, Skolem, 1922).
InfiniIl existe un ensemble contenant ∅ et stable par x ↦ x ∪ {x}.L’ensemble ℕ des entiers naturels.
FondationTout ensemble non vide a un élément qui n’a aucun élément en commun avec lui.Interdit x ∈ x et les chaînes infinies descendantes.
Choix (le « C »)Pour toute famille d’ensembles non vides, on peut choisir un élément dans chacun.Bases de tout espace vectoriel, théorème de Tychonov ; indépendant de ZF (Gödel, Cohen).
Planche 5 · signature

Tout écrire avec ∈ : possible en principe, vertigineux en pratique

Fonder les mathématiques sur ZFC, c’est affirmer que tout énoncé mathématique pourrait être réécrit avec seulement des variables, ∈, les connecteurs (¬ ∧ ∨ → ↔) et les quantificateurs (∀ « pour tout », ∃ « il existe »). Faisons-le vraiment pour l’énoncé le plus simple : « w est l’entier n », avec les entiers de von Neumann 0 = ∅ et n + 1 = n ∪ {n}.

Deux manières d’éliminer l’abréviation « n » dans « w = n + 1 », c’est-à-dire « les éléments de w sont ceux de n, plus n lui-même ». En nommant : « il existe p qui est n, et … » — la définition de n est écrite une fois. En recopiant : partout où « n » apparaît, on colle sa définition — elle apparaît deux fois, puisque n intervient deux fois (« être dans n » et « être n »).

Entier n 2
Longueur de la formule (en symboles) selon n, pour les deux manières ; le barreau orange est l’entier choisi.
abréviation
en nommant
en recopiant
symboles, en nommant (arbre / chaîne / 6 + 30n)–
symboles, en recopiant (arbre / chaîne / 25·2ⁿ − 19)–

En recopiant, chaque étape double la longueur : 25·2n − 19 symboles. C’est ce qui arrive aux formalismes qui remplacent chaque abréviation par sa définition complète. Le cas célèbre est celui de Bourbaki, dont le terme désignant le nombre 1, entièrement déplié, compte 4 523 659 424 929 symboles (calcul d’Adrian Mathias, 2002).

Jusqu’à n = 45
Échelle logarithmique : log₁₀ du nombre de symboles. Bleu : en nommant. Orange : en recopiant. Pointillé rouge : le « 1 » de Bourbaki.
pente mesurée (log₁₀ par étape, en recopiant)–
log₁₀ 2 (référence)–
formules écrites et recomptées (n = 0 à 14)–
premier n dépassant le « 1 » de Bourbaki–

Une formule de plusieurs centaines de symboles dit-elle vraiment « w est l’entier n » ? On la fait évaluer, sans rien lui expliquer, dans un petit univers d’ensembles : V₃ (4 ensembles) ou V₄ (16 ensembles), tous les ensembles qu’on peut bâtir à partir de ∅ en trois ou quatre étages. Chaque ensemble est codé par un entier (codage d’Ackermann : a ∈ b quand le chiffre binaire de rang a de b vaut 1). La machine essaie chacun comme valeur de w.

Univers
Entier n 3
ensembles vérifiant la formule (en nommant)–
ensembles vérifiant la formule (en recopiant)–
entier de von Neumann attendu–
tests d’appartenance effectués–

Ce qu’il faut retenir. Le fondement ensembliste est une affirmation de possibilité : tout énoncé peut se réécrire avec ∈ seul, et cette réécriture est exacte — dans V₄, la formule dépliée désigne un seul ensemble, précisément l’entier de von Neumann attendu. Mais personne ne travaille ainsi : la même idée, recopiée sans nommer, double de longueur à chaque étape (pente mesurée log₁₀ 2). Les mathématiciens raisonnent avec des abréviations et des théorèmes intermédiaires, exactement comme la version « en nommant ». Deux leçons de plus : un univers trop petit ne contient pas 4 (d’où l’axiome de l’infini), et la version recopiée, là où 3 n’existe pas, se trompe sans prévenir en prenant ∅ pour 4.

En résumé

La crise

La compréhension illimitée de Frege exige un ensemble qui ne peut ni se contenir ni ne pas se contenir. Et une contradiction, dans une théorie, rend tout démontrable.

La logique comme outil

Axiome, démonstration, théorème deviennent des objets précis, vérifiables par une machine. Cohérence et indépendance se démontrent par des modèles.

Le socle ZFC

Neuf axiomes sur la seule relation ∈. La séparation désamorce Russell ; tout le reste des mathématiques s’y récrit — en principe.

Pour aller plus loin

Ce que la quête n’a pas obtenu. Hilbert espérait prouver la cohérence des mathématiques par des moyens sûrs et élémentaires. Le second théorème d’incomplétude de Gödel (1931) montre que ZFC, si elle est cohérente, ne peut pas démontrer sa propre cohérence. On sait en revanche que ZFC est cohérente si ZF l’est (Gödel, 1938) : l’axiome du choix n’ajoute aucun risque.

Complétude. Pour la logique du premier ordre, Gödel a démontré en 1929 que tout énoncé vrai dans tous les modèles possède une démonstration : les deux points de vue des planches 2 et 3 (modèles et preuves) coïncident. Pour le calcul propositionnel de la planche 3, c’est un résultat de Post (1921).

D’autres fondements. La théorie des types (Russell, puis Church et Martin-Löf), la théorie des catégories et, récemment, la théorie homotopique des types proposent d’autres socles. Les assistants de preuve (Coq/Rocq, Lean, Isabelle) vérifient mécaniquement des démonstrations entières, exactement comme la machine de la planche 3, mais sur des milliers de pages.

Dans la même série. Les pages sur les fondements de la théorie des ensembles (axiomes un par un, axiome du choix), sur la logique comme branche des mathématiques (Aristote, Boole, Frege, Peano, Gödel) et sur les raisonnements par récurrence et par l’absurde prolongent celle-ci.