Vers 1670, Newton et Leibniz se mettent à calculer avec des quantités
plus petites que toute grandeur, sans être nulles. L'idée est scandaleuse — un siècle
plus tard l'évêque Berkeley les appellera « les fantômes des quantités défuntes » — mais
elle marche : elle donne les tangentes, les aires, les longueurs, les volumes, la mécanique
entière. Cette page ne raconte pas l'histoire : elle refait les calculs.
Planche 1
Le triangle caractéristique
Leibniz place sur la courbe deux points infiniment voisins. Entre eux, un petit triangle
rectangle de côtés dx et dy : le triangle caractéristique. Son hypoténuse
est un morceau de la courbe — et si les deux points sont assez proches, c'est un morceau
de droite. Réduisez dx et regardez la fenêtre de droite : la courbe s'y redresse.
la courbe la corde MN et le triangle dx, dy la tangente en M fenêtre de droite : grossissement autour de M
Grandeur
Mesure
Contrôle
dx (côté horizontal)
—
—
dy = f(M+dx) − f(M)
—
—
rapport dy/dx (pente de la corde)
—
pente de la tangente —
écart corde − tangente
—
tend vers 0 comme dx
(écart) / dx
—
f″(M)/2 = —
grossissement de la fenêtre
—
écart de la courbe à sa tangente, à l'écran : —
Ce que dit la dernière ligne. Dans la fenêtre grossie, la courbe et sa tangente
ne se séparent plus que de quelques centièmes de pixel : à cette échelle, la courbe
est sa tangente. Voilà tout le calcul infinitésimal. Le rapport dy/dx n'est pas
« zéro divisé par zéro » : c'est un rapport parfaitement ordinaire entre deux longueurs
non nulles, dont on suit la valeur quand on rétrécit le triangle. Et ce rapport, lui,
ne rétrécit pas : il se stabilise.
Planche 2
Pourquoi l'on a le droit de jeter dx²
Le geste fondateur, celui qui a fait crier tout le XVIIIe siècle : dans
(x + dx)² = x² + 2x·dx + dx², on efface le terme dx². À gauche, la figure de
Leibniz : le carré s'agrandit de deux rectangles allongés et d'un petit carré de coin.
À droite, le même fait en échelle logarithmique, sur les restes successifs du
développement de Taylor.
le carré de départ x² les deux rectangles 2x·dx (ordre 1) le carré de coin dx² (ordre 2)
Grandeur
Mesure
Contrôle
accroissement total (x+dx)² − x²
—
—
part des deux rectangles 2x·dx
—
soit — du total
part du carré de coin dx²
—
soit — du total
rapport du coin aux rectangles
—
c’est dx/(2x) : il s’évanouit avec dx
pentes log-log des restes r₀, r₁, r₂
—
attendu 1 · 2 · 3
r₁/dx² pour le dx courant
—
tend vers f″(x)/2 = — quand dx → 0
Négligeable ne veut pas dire petit. Le carré de coin n'est pas jeté parce qu'il
serait petit dans l'absolu — les deux rectangles le sont tout autant. Il est jeté parce
que son rapport à eux, qui vaut dx/(2x), tend vers zéro. Un infiniment petit d'ordre 2
est négligeable devant un infiniment petit d'ordre 1, comme une pièce d'un centime
devant un billet qui rétrécit lui aussi : c'est le rapport qui décide, jamais la taille.
Les pentes 1, 2, 3 mesurées à droite sont la preuve chiffrée qu'il y a bien des
ordres de petitesse, et non une bouillie de petites quantités.
Planche 3
Les différentielles se transportent et se simplifient
La notation de Leibniz a gagné celle de Newton pour une seule raison : elle calcule
toute seule. Si y dépend de u qui dépend de x, on écrit
dy/dx = (dy/du)·(du/dx) et les du
« se simplifient » comme dans une fraction. Est-ce un abus d'écriture ou un fait ?
Les trois axes ci-dessous portent les vrais segments dx, du, dy, grossis pour être visibles.
l'axe des x et le segment dx l'axe intermédiaire u et le segment du l'axe des y et le segment dy le trajet d'un point
Grandeur
Mesure
Contrôle
du/dx mesuré sur les segments
—
—
dy/du mesuré sur les segments
—
—
produit des deux rapports
—
—
dy/dx mesuré directement, sans passer par u
—
écart au produit : — — les du se simplifient exactement
dérivée exacte de la composée
—
—
écart du rapport mesuré à la dérivée exacte
—
divisé par dx : — — l’écart est d’ordre 1
(dy/dx) × (dx/dy) pour la réciproque
—
exactement 1
Ce n'est pas un abus d'écriture. Les trois segments dessinés existent vraiment :
ce sont des longueurs, et le produit de deux rapports de longueurs est le rapport des
extrêmes, sans aucune magie. Le seul point délicat est que du n'est pas exactement
l'accroissement de u, mais son approximation linéaire — l'écart entre les deux est
d'ordre 2, donc précisément la quantité que la planche précédente autorise à jeter. Toute
la puissance de Leibniz tient dans ce transfert de responsabilité : la notation fait le
calcul, la théorie des ordres justifie la notation.
Planche 4
Additionner une infinité d'infiniment petits
L'autre moitié du calcul infinitésimal est l'opération inverse : au lieu de découper pour
trouver un rapport, on découpe pour sommer. Le signe ∫ est un S allongé, pour
summa. La recette est toujours la même : tranchez, faites comme si sur chaque
tranche la grandeur était constante ou droite, additionnez, puis affinez le découpage.
Grandeur
Mesure
Contrôle
élément infinitésimal
—
—
somme des n tranches
—
—
valeur exacte
—
—
écart
—
—
écart × n2
—
se stabilise : c'est l'ordre de la méthode
La ligne à surveiller est la dernière. L'écart, seul, ne dit rien : il tend vers
zéro, c'est tout. Multiplié par n à la bonne puissance, il se fige sur une constante. C'est
la signature de l'infiniment petit : ce n'est pas la quantité qui compte, c'est
la vitesse à laquelle elle s'annule. Une somme de n tranches d'ordre 1/n² donne un
écart d'ordre 1/n, et une infinité de tranches donne une valeur exacte.
Planche 5 · signature
L'infiniment petit qui n'est pas zéro
Berkeley avait raison sur un point : le raisonnement de Leibniz, pris à la lettre, se
contredit. On divise par dx (donc dx ≠ 0), puis on efface dx (donc dx = 0). Trois volets
pour instruire ce procès. Le premier met en scène l'accusation. Le deuxième montre que le
fantôme est bien réel — une machine qui prend dx « vraiment petit » se trompe
catastrophiquement. Le troisième construit un nombre qui n'est ni nul ni ordinaire, et qui
calcule les dérivées exactement.
Partons de f(x) = x². On donne à x un accroissement o, non nul.
f(x + o) − f(x) = 2x·o + o². Cet accroissement est une vraie quantité.
On divise par o. Cette division n'a de sens que si o ≠ 0.
Le quotient vaut 2x + o, exactement, sans approximation.
« Que o s'évanouisse » : il reste 2x. Mais alors o était nul…
… et l'on a divisé par zéro trois lignes plus haut. C'est le fantôme.
Sortie moderne : on ne fait jamais o = 0. On regarde où va 2x + o.
Grandeur
Valeur
Commentaire
accroissement o
—
strictement positif à toutes les étapes
quotient (f(x+o) − f(x))/o
—
vaut 2x + o, exactement
limite affichée 2x
—
jamais atteinte, toujours approchée
Le procès, un siècle et demi plus tard. C'est Cauchy (1821) puis Weierstrass qui
referment le dossier, en remplaçant « o s'évanouit » par un énoncé qui ne parle
plus que de quantités non nulles : pour toute tolérance ε, il existe un seuil δ tel que…
Le fantôme est congédié, et le calcul de Leibniz, lui, ne bouge pas d'une virgule. C'est
la marque des grandes idées mathématiques : elles sont justes avant d'être justifiables.
Puisqu'un ordinateur ne connaît pas la limite, il doit choisir un dx concret. Prenons
f(x) = sin(x²+1)·e−x/2/√(1+x²) en x = 0,8, dont la dérivée exacte se calcule à
la main. Faisons descendre dx de 1 à 10−18 et regardons l'erreur.
différence avant (f(x+h) − f(x))/h différence centrée (f(x+h) − f(x−h))/2h pentes théoriques 1 et 2 de l'erreur de méthode mur d'arrondi en εmachine/h
Grandeur
Mesure de la page
Contrôle
meilleur h, différence avant
—
de l’ordre de √εm, soit 10⁻⁸
erreur minimale atteinte
—
la moitié des seize chiffres du flottant est perdue
meilleur h, différence centrée
—
de l’ordre de εm1/3, soit 10⁻⁵
erreur minimale atteinte
—
—
quotient obtenu pour h = 10⁻¹⁷
—
f(x+h) et f(x) sont devenus le même nombre
Le fantôme de Berkeley, en flottant. Passé le creux de la courbe, réduire dx
dégrade le résultat, et pour h = 10⁻¹⁷ la machine répond exactement 0 : à ses yeux,
l'accroissement de f est nul, donc dy = 0, donc dy/dx = 0. C'est mot pour mot l'objection
de 1734, devenue un phénomène numérique mesurable. La limite mathématique existe ;
le chemin qui y mène, lui, est miné.
Dernière idée, et la plus belle : au lieu de faire tendre dx vers zéro, fabriquons
un nombre ε qui n'est pas nul mais dont le carré l'est. On travaille alors sur les
couples a + bε, avec la seule règle ε² = 0. Le produit s'écrit
(a+bε)(c+dε) = ac + (ad+bc)ε : la partie en ε reproduit d'elle-même la règle de dérivation
du produit. Il suffit d'évaluer f en x + 1·ε — la dérivée sort dans la partie en ε, sans
aucune limite, sans aucune formule dérivée écrite à la main.
La trace du calcul, opération par opération
Newton sans formule dérivée
On cherche la racine de f. La méthode de Newton réclame f′ : ici, on ne l'écrit pas,
on la lit dans la partie en ε à chaque itération.
Grandeur
Mesure de la page
Contrôle
f(x) — partie réelle du calcul en ε
—
—
f′(x) — partie en ε, obtenue sans limite
—
—
f′(x) par la formule dérivée écrite à la main
—
—
écart entre les deux
—
zéro, et non « de l'ordre de 10⁻⁸ »
meilleure différence finie possible (volet b)
—
au mieux ; le nombre dual en donne seize
Le rêve de Leibniz, littéralement. Ces couples a + bε sont les nombres duaux
; ils réalisent exactement ce que Leibniz écrivait sans pouvoir le définir : une quantité
non nulle dont le carré est négligeable — ici, non pas négligeable, mais nul par
construction. Ce n'est pas une curiosité : c'est le principe de la différentiation
automatique, celle qui entraîne aujourd'hui les réseaux de neurones. Trois siècles après
le procès de Berkeley, l'infiniment petit a fini par recevoir une existence
arithmétique — et il calcule plus juste que la limite qui devait le remplacer.