Les séries

Additionner une infinité de termes n'a de sens que par un détour : on additionne les premiers, puis on regarde où va la suite obtenue. Cinq planches — les sommes partielles, le modèle géométrique, la frontière des séries de Riemann, le scandale du réarrangement — et pour finir un dépassement de 9 % qui refuse de disparaître.

Planche 1

Une série est la limite de ses sommes partielles

Rien ne s'additionne « jusqu'à l'infini ». On construit la suite S₁, S₂, S₃… des sommes des premiers termes, et l'on demande si cette suite converge. Les termes tendent vers 0 dans les cinq cas présentés — et pourtant l'un d'eux diverge.

Série
Somme partielle Sₙ
Dernier terme uₙ
Somme de la série
Reste S − Sₙ
Contrôle
Ce qu'il faut retenir. Que le terme général tende vers 0 est nécessaire mais pas suffisant : la série harmonique en est la preuve définitive, ses sommes partielles franchissent n'importe quel seuil, si lentement que ce soit. À l'inverse, si le terme général ne tend pas vers 0, la divergence est immédiate — c'est le seul test qui se fasse d'un coup d'œil. La vitesse à laquelle le reste s'annule est aussi importante que la convergence elle-même : elle décide du nombre de termes à calculer pour obtenir une décimale de plus.
Planche 2

La série géométrique, le modèle de toutes les autres

Chaque terme s'obtient du précédent en le multipliant par q. Les morceaux, posés bout à bout, remplissent un segment de longueur finie dès que |q| < 1 — et le reste se calcule exactement, ce qui en fait l'étalon de comparaison de toute la théorie.

Somme partielle (1 − qⁿ) / (1 − q)
Somme cumulée terme à terme
Écart entre les deux
Limite 1 / (1 − q)
Reste exact qⁿ / (1 − q)
Rapport de deux restes consécutifs
Ce qu'il faut retenir. C'est la seule série usuelle dont on connaisse à la fois la somme et le reste sous forme close, et c'est pourquoi tout le reste de la théorie s'y ramène : la règle de d'Alembert compare uₙ₊₁/uₙ à un rapport géométrique, celle de Cauchy compare la racine ⁿ√uₙ. Quand q franchit 1, la longueur totale devient infinie ; en q = −1, les sommes partielles sautent indéfiniment entre 1 et 0 sans se fixer — ni convergence, ni infini, simplement pas de limite.
Planche 3

Séries de Riemann : la frontière est en α = 1

Les rectangles de la série s'appuient sur la courbe 1/xᵅ : la comparaison série–intégrale encadre la somme entre deux aires calculables. Toute la question tient dans la convergence de ∫ dx/xᵅ, et le basculement se produit exactement en α = 1.

Nature
Encadrement de SN
Somme jusqu'à 20 000
Somme de la série ζ(α)
Reste estimé N1−α/(α−1)
Contrôle
Ce qu'il faut retenir. Pour α > 1 la série converge, pour α ≤ 1 elle diverge, et le cas limite α = 1 mérite un regard : la série harmonique diverge, mais si lentement que SN − ln N converge, vers la constante d'Euler γ ≈ 0,5772. Autrement dit, il faut environ e10, soit vingt-deux mille termes, pour dépasser 10. Pour α = 2, Euler a montré en 1735 que la somme vaut π²/6 — un résultat qui reste stupéfiant : où la géométrie du cercle se cache-t-elle dans une somme d'inverses de carrés ?
Planche 4

Le réarrangement de Riemann : l'addition perd sa commutativité

La série harmonique alternée converge vers ln 2 — mais seulement dans cet ordre-là. Prenez p termes positifs, puis q termes négatifs, et recommencez : les mêmes termes, tous utilisés une fois et une seule, donnent une autre somme.

Ordre des termes
Somme après les blocs affichés
Somme à 10⁶ blocs
Cible ln 2 + ½ ln(p/q)
Écart à la cible
Contrôle : somme directe = formule
Ce qu'il faut retenir. Une série est dite absolument convergente si la série des valeurs absolues converge — et dans ce cas seulement, l'ordre des termes est sans importance. La série harmonique alternée n'est que semi-convergente : ses termes positifs, à eux seuls, forment une série divergente, tout comme ses termes négatifs. Riemann en a tiré son théorème de 1854 : en réarrangeant une série semi-convergente, on peut obtenir n'importe quel réel, ou +∞, ou −∞. Les curseurs ne montrent qu'une famille particulière de réarrangements, mais le principe est là : la commutativité de l'addition ne survit pas au passage à l'infini.
Planche 5 — élément signature

Le phénomène de Gibbs : les 9 % qui ne partent jamais

On approche un signal carré par ses harmoniques. La somme converge vers le signal en chaque point — et pourtant, de part et d'autre de chaque saut, une oreille de dépassement subsiste. Elle se rétrécit indéfiniment, mais sa hauteur, elle, ne diminue pas.

Harmoniques utilisées
Maximum de SN
Dépassement, en % du saut
Constante de Gibbs
Position du maximum
Contrôle : position × (N+1)
Ce qu'il faut retenir. Voici la distinction décisive de toute la théorie des séries de fonctions. En chaque point fixé, SN(x) tend bien vers le signal : c'est la convergence simple. Mais l'écart maximal sur l'ensemble de la période ne tend pas vers 0 : il n'y a pas convergence uniforme. Le dépassement vaut toujours (2/π)∫₀π sin t / t dt − 1, soit 8,95 % du saut ; seule sa largeur s'effondre, comme π/(N+1). C'est précisément cette différence qui explique qu'une limite de fonctions continues puisse être discontinue — et pourquoi les ingénieurs du traitement du signal filtrent leurs sommes partielles au lieu de les tronquer brutalement.